30/01/2026
Pour la mémoire collective et à l’attention des nouvelles générations de Sénégalaises et de Sénégalais, nées entre 1974 et 1980 jusqu'au jour d'aujourd'hui, il apparaît souhaitable que la vérité de certains faits historiques de notre pays soit transmise avec rigueur et sérénité.
En effet, la connaissance exacte des événements favorise des décisions éclairées, prévient les malentendus et les interprétations hâtives et invite à des actions guidées par le discernement.
C’est dans cet esprit que s’inscrit la présente chronique, destinée à nos nouvelles générations et à la postérité.
Elle retrace simplement le parcours d’une idée qui, au fil du temps, s’est affirmée pour devenir aujourd’hui une institution majeure, reconnue au Sénégal, en Afrique et à l’échelle internationale.
Il s'agit de la naissance de la biennale de Dakar qui n’est pas tombée du ciel des politiques culturelles.
Elle est née comme naissent les choses durables :
dans la tête d’un poète qui lisait le futur avant qu’il ne devienne tangible.
SCÈNE 1 — PARIS, FIN DES ANNÉES 1980
Intérieur. Un appartement du 17ᵉ arrondissement. Des livres partout. Senghor écoute.
Amadou Lamine Sall est encore en France, auprès de Léopold Sédar Senghor. Il est loin du pays, mais le pays travaille en lui. À Dakar, Moustapha Ka vient d’être nommé ministre de la Culture en avril 1988. Il appelle. Il insiste. « Viens m’épauler. Le Sénégal a besoin de maisons culturelles solides. »
Sall hésite. Senghor aussi. Le poète-président, retiré volontaire du pouvoir, ne souhaite pas gêner son successeur.
Alors on invente une solution à la sénégalaise :
un détachement administratif, discret, légal, élégant. Le poète rentre.
Ce retour-là va changer l’histoire culturelle du Sénégal.
Ici, il convient de rappeler avant de continuer la chronique qu’en 1982, Amadou Lamine Sall fut placé en position de disponibilité, à sa propre demande, afin de rejoindre à Paris le Président Léopold Sédar Senghor, alors retiré de la vie politique.
Cette démarche faisait suite à une sollicitation personnelle de ce dernier, désireux de bénéficier de son concours dans ses travaux de recherche, la rédaction de ses ouvrages, ainsi que dans la gestion de ses nombreuses invitations en qualité d’hôte d’honneur.
À ce titre, Amadou Lamine Sall accompagna le Président Senghor lors de rencontres de haut niveau avec des Chefs d’État, des fondations, des institutions internationales, des universités, des biennales de poésie, ainsi que divers forums et colloques organisés dans de nombreux pays à travers le monde.
Cette période de sept années constitua une expérience particulièrement enrichissante dans sa carrière, marquée par un réseau de relations et des rencontres d’une valeur historique et humaine inestimable.
SCÈNE 2 — LE CABINET DE MOUSTAPHA KA
Un bureau sobre. Peu de mots. Beaucoup d’écoute.
Moustapha Ka, homme de confiance du Président Abdou Diouf, ancien directeur de cabinet du président de la République devenu Ministre de la Culture est un homme rare. Il parle peu, mais il comprend vite. Il sait reconnaître les porteurs de visions.
Dans ce cabinet vont naître deux institutions majeures qui résisteront au temps :
La Biennale de Dakar
Les Grands Prix du Président de la République pour les Arts et les Lettres
Puis viendront encore :
le FESNAC
le rachat de la Maison de Birago Diop au Point E au moment où Amadou Lamine Sall fut le Président de l’Association des écrivains du Sénégal et acteur de son inauguration et du baptême de l’Avenue Birago Diop par le Premier ministre Habib Thiam.
l’affectation de la résidence de Mamadou Dia à la Culture (future Maison Douta Seck)
Ce n’est pas de l’événementiel. C’est de la fondation.
SCÈNE 3 — 1989 : LA LETTRE
Une correspondance. Une décision.
Amadou Lamine Sall. Il avait 38 ans à l'époque. Il écrit. Il propose au Président Abdou Diouf l’institution d’une “Biennale internationale des Lettres et des Arts”.
La réponse arrive. Elle est signée Jean Collin, Secrétaire général de la Présidence.
Le feu vert est donné.
La Biennale de Dakar connue aujourd'hui sous le nom de Dak'Art existe désormais sur le papier. Il reste maintenant à lui donner une âme.
SCÈNE 4 — DÉCEMBRE 1990
Théâtre national Daniel Sorano. La salle est pleine.
Du 10 au 18 décembre 1990, la première Biennale des Arts et Lettres de Dakar a lieu.
Les géants répondent à l’appel :
Senghor (qui réapparaît pour la première fois depuis son retrait du pouvoir),
Wole Soyinka,
Maurice Druon,
Ahmadou Kourouma,
Bernard Dadié,
Jean-Louis Roy, ancien secrétaire général de la Francophonie (ex-Agence de coopération culturelle et technique (ACCT))
Etc.
Quand Abdou Diouf entre dans la salle,
Senghor est déjà là. Il se lève. La salle se lève.
Ce moment est historique. L’Afrique culturelle est de retour sur la scène mondiale...
Au présidium :
Abdou Diouf
Moustapha Ka
Amadou Lamine Sall
Jean-Louis Roy
un haut représentant de l’UNESCO
Dak’Art vient de naître dans la dignité.
Et Dak’Art n’est pas l’œuvre d’un seul homme.
C’est une famille.
Cheikh Hamidou Kane, premier président de la Biennale
Moustapha Tambadou, intelligence fulgurante
La famille des artistes...
Etc.
Ils sont nombreux, en effet, les acteurs et les personnalités qu’il conviendrait bien entendu de citer ici pour leur contribution déterminante à l’édification de la Biennale telle qu’elle est aujourd’hui.
Toutes celles et tous ceux qui y ont pris part se reconnaîtront. L’Histoire, pour sa part, saura en conserver la trace... Clin d'œil à Joe Ouakam, à Agit Art...
Pour donner une portée internationale immédiate,
Amadou Lamine Sall convainc Beaux-Arts Magazine (Paris) de publier le catalogue officiel sous forme de numéro spécial.
Mais un moment de bascule inattendu se présente.
SCÈNE 5 — LA RUPTURE
Bureaux feutrés. Dossiers estampillés “Coopération culturelle”.
Vers 1992, un coup d’arrêt tombe, net, presque bureaucratique : l’Union européenne annonce qu’elle ne financera plus la Biennale des Lettres.
Pas de scandale. Pas de communiqué brutal. Juste une phrase, sèche, administrative : les lettres, la poésie, la pensée ne sont plus prioritaires dans les axes de coopération.
Ce refus n’est pas anodin. Il dit quelque chose de l’époque. Il dit surtout comment, ailleurs, on regarde la culture africaine : on accepte l’image, le spectaculaire, on craint la parole qui pense, qui écrit, qui juge.
La Biennale des Lettres, pourtant inaugurée sous les plus hauts auspices, avec Senghor lui-même revenu dans l’espace public, devient soudain financièrement orpheline.
SCÈNE 6 — LE CHOIX
Réunion t**dive. Visages fermés. Silence lourd.
Alors une question se pose, brutale : faut-il renoncer ?
Amadou Lamine Sall refuse la disparition. Il comprend que l’institution doit muter pour survivre.
Ce n’est pas un reniement. C’est une stratégie.
Les arts visuels disposent encore de relais internationaux, de circuits de financement, de soutiens européens.
La parole écrite, elle, doit trouver d’autres maisons.
Ainsi, sous la pression économique plus que politique, la Biennale se transforme. Elle abandonne l’appellation première — Biennale internationale des Lettres et des Arts — pour devenir Dak’Art, centrée sur l’art africain contemporain, contre la volonté d'Amadou Lamine Sall sous Madame le ministre feue Coura Ba Thiam. "Son successeur, le brillant Rémy Sagna, fut d’une compétence hors norme."
Ce tournant, souvent mal compris, n’est ni un caprice, ni une mode. C’est une réponse lucide à un désengagement extérieur.
SCÈNE 7 — CE QUE L’ON A PERDU
En quittant les lettres, le Sénégal perd un espace unique : un lieu où la pensée africaine se confrontait à elle-même et au monde.
La poésie, le roman, l’essai sont relégués ailleurs, fragmentés dans des festivals, sans l’aura institutionnelle d’une biennale internationale.
Mais la graine n’est pas morte. Amadou Lamine Sall la portera autrement : avec les Biennales internationales de poésie (à partir de 1998),
avec la Maison Africaine de la Poésie Internationale en 1995.
avec les Éditions Feu de Brousse.
Quand une porte se ferme, le poète bâtit une autre maison.
SCÈNE 8 — L’IR0NIE DE L’HISTOIRE
Aujourd’hui, le monde célèbre Dak’Art comme la plus ancienne et la plus importante biennale d’art africain contemporain.
Peu se souviennent qu’à l’origine, elle portait aussi la parole écrite, et que cette parole a été sacrifiée
non par le Sénégal, mais par le retrait d’un financement international.
C’est là une leçon sévère : les institutions africaines survivent non parce qu’elles sont aidées, mais parce qu’elles savent se transformer sans se renier.
Dak’Art est née d’un rêve. Elle a grandi dans la contrainte. Elle a duré par l’intelligence.
Et derrière cette longévité, il y a un homme qui a accepté de perdre une bataille pour sauver l’essentiel.
Gens de mémoire, quand on parlera de l’origine de Dak’Art, qu’on n’oublie pas ceci :
Si la Biennale des Lettres n’a pas survécu, c’est parce que l’Europe ne voulait plus la financer.
Si Dak’Art existe encore, c’est parce qu’un poète a su transformer un refus en avenir.
Les archives le diront. L’histoire le confirmera.
SCÈNE 9 — 1992 : LA MÉTAMORPHOSE
Ateliers, galeries, rues de Dakar.
Le poète sait qu’une institution doit évoluer ou mourir. Il plaide. Il convainc.
En 1992, Dak’Art devient la Biennale de l’Art Africain Contemporain.
Cent-deux artistes. Des expositions in et off. Des débats. Une ville transformée.
Même bancale, même sous-financée, Dak’Art étonne le monde.
SCÈNE 10 — L’ESPRIT
Dak’Art n’est pas une foire. C’est une charge magnétique.
Les artistes de par le monde viennent à Dakar en pèlerinage. Les curateurs, les critiques, les collectionneurs suivent. La ville gagne. Le pays gagne. L’Afrique se regarde elle-même.
Et pourtant, les statistiques manquent, les archives sont dispersées, les œuvres primées dorment.
Sall le dira plus t**d : il faut un musée d’art contemporain, un espace permanent : « Regard sur les trésors nominés du Dak’Art depuis sa création ».
ÉPILOGUE
Car Dak’Art n’est pas un événement. C’est une idée devenue pays. Et cette idée a un nom.
La biennale Dak’Art est née d’une parole et Amadou Lamine Sall en fut le fondateur et l’un des premiers porteurs.
Que son nom circule, comme circule encore la biennale, de saison en saison, au cœur de Dakar et au-delà.