21/08/2026
Sécurité, élections : le même refrain budgétaire depuis deux ans
Écrit par Jonathan Gédéon
Deux lettres de cadrage, deux années différentes, mais presque les mêmes mots. En comparant la lettre budgétaire signée le 8 août 2025 par le Premier Ministre Alix Didier Fils-Aimé à celle qu’il vient de signer, un an plus t**d, le 10 août 2026, un constat s’impose : les priorités n’ont pratiquement pas bougé. Seule la date change réellement. La sécurité publique et l’organisation des élections restaient déjà, l’an dernier, les deux chantiers non négociables du Gouvernement. Elles le demeurent aujourd’hui, presque à l’identique, dans les mêmes termes et avec les mêmes ambitions.
L’exemple le plus frappant concerne justement les élections. Dès août 2025, la lettre de cadrage annonçait un décret référendaire fraîchement publié, un Basket Fund électoral déjà renforcé à hauteur de 76,5 millions de dollars et un avant-projet de nouvelle Constitution mis en débat. Le Gouvernement promettait alors un référendum suivi d’élections générales inclusives, dans les mois à venir, conformément à l’accord du 3 avril 2024. Un an plus t**d, ce scrutin tant annoncé ne s’est toujours pas tenu. La lettre de cadrage 2026-2027 doit repartir d’un nouveau décret électoral, celui du 2 juillet 2026, et d’un calendrier tout juste publié par le Conseil Électoral Provisoire (CEP), fixant le premier tour au 13 décembre 2026. Autrement dit, une année entière s’est écoulée entre deux promesses électorales, sans que la première ne se soit concrétisée.
Le même phénomène se répète sur le terrain monétaire. La lettre de 2025-2026 fixait déjà, comme condition essentielle de stabilité, un financement monétaire nul pour l’exercice en cours. Or le tableau macroéconomique publié dans la lettre de cette année révèle que ce financement monétaire s’est finalement élevé à 16,5 milliards de gourdes en 2025-2026, malgré l’engagement pris un an plus tôt. Le Gouvernement reformule donc, presque mot pour mot, la même promesse pour 2026-2027, celle d’un financement monétaire nul. Une promesse non tenue en devient ainsi une nouvelle promesse, recyclée d’année en année, sans que les Haïtiens n’en voient jamais l’aboutissement.
La pression fiscale illustre, elle aussi, ce surplace budgétaire. L’an dernier, le Gouvernement visait un retour à 5% du Produit Intérieur Brut (PIB) dès l’exercice 2026-2027. Cette année, la même pression fiscale n’est projetée qu’à 4,4%, avec un objectif de 4,6% repoussé à 2028-2029. L’objectif d’hier devient ainsi, deux ans plus t**d, un horizon encore plus lointain. Ce glissement continu des cibles budgétaires traduit une difficulté persistante à mobiliser davantage de recettes pour l’État.
Sur le plan sécuritaire, le constat reste tout aussi inchangé. La lettre de 2025-2026 parlait déjà d’une crise sécuritaire persistante, de tensions sociales et d’une profonde vulnérabilité institutionnelle. Celle de 2026-2027 reprend, presque dans les mêmes mots, la nécessité de rétablir progressivement la sécurité publique. Les deux documents promettent, à un an d’intervalle, le renforcement de la Police Nationale et des Forces Armées d’Haïti, la réhabilitation des commissariats et l’acquisition d’équipements modernes. Ces engagements, répétés d’une lettre à l’autre, montrent que la situation sécuritaire n’a pas connu l’amélioration escomptée.
L’économie, quant à elle, continue de reculer davantage qu’elle ne progresse. L’an dernier, Haïti s’apprêtait à vivre sa septième année consécutive de croissance négative, avec une contraction estimée à 3,1%. Cette année, la lettre de cadrage confirme que la récession s’est encore poursuivie, à hauteur de 1,5%, avant une timide reprise attendue à seulement 0,2% pour 2026-2027. Le pays continue donc de s’appauvrir, année après année, malgré les promesses répétées de redressement économique.
Il faut néanmoins reconnaître un progrès réel, celui de l’inflation. Elle s’établissait à 27,2% en mai 2025. Elle devrait terminer l’exercice en cours à 17,3%, avant de redescendre à 15,8% en 2026-2027. Ce recul demeure le seul indicateur macroéconomique qui progresse véritablement d’une lettre de cadrage à l’autre. Il illustre que certains efforts de stabilisation monétaire ont, malgré tout, produit des résultats tangibles pour le pouvoir d’achat des ménages.
Ce léger mieux ne suffit cependant pas à garantir la tenue des élections annoncées pour le 13 décembre 2026. Le CEP le rappelle lui-même dans sa note de presse : le respect du calendrier électoral dépend d’abord de l’établissement d’un climat sécuritaire acceptable. Or ce même climat sécuritaire, décrit comme critique dans la lettre de cadrage de l’an dernier, reste tout aussi préoccupant dans celle de cette année. Rien, dans les deux documents budgétaires examinés, ne permet donc d’affirmer que les conditions sécuritaires nécessaires à un scrutin apaisé seront réunies d’ici la fin de l'année.
L’exécution même du budget rectificatif 2024-2025, décrite dans la lettre de l’an dernier, apporte un éclairage supplémentaire sur cette continuité. Le taux d’exécution global des dépenses n’atteignait alors que 54,3%, tandis que le budget d’investissement plafonnait à 18,7% pour le pouvoir exécutif, et à 0 % pour le pouvoir judiciaire et les institutions indépendantes. Cette faible capacité à transformer les crédits en réalisations concrètes explique, en grande partie, pourquoi tant de promesses formulées l’an dernier n’ont toujours pas vu le jour aujourd’hui. Sans exécution réelle, aucune lettre de cadrage, aussi ambitieuse soit-elle, ne peut produire de résultats visibles pour la population.
Le discours politique, lui non plus, n’a guère changé d’un exercice à l’autre. L’an dernier, le Premier Ministre remerciait déjà les ordonnateurs pour leur contribution au « vaste chantier confié par le peuple haïtien », sous le leadership du Conseil Présidentiel de Transition (CPT). Cette année, il les invite à nouveau à la rigueur, à la discipline et à la responsabilité collective, en vue de résultats concrets. La forme du message reste identique. Seul le millésime budgétaire change réellement, d’une lettre de cadrage à l’autre.
Cette répétition rappelle surtout que le calendrier politique haïtien avance rarement au même rythme que le calendrier budgétaire officiel. D’une lettre de cadrage à l’autre, les échéances glissent, les montants se recalculent, mais les mêmes obstacles referment inlassablement la porte aux mêmes ambitions. Les mêmes priorités reviennent, les mêmes chiffres inquiétants persistent, et les mêmes promesses électorales se répètent, sans jamais vraiment se concrétiser.
En définitive, la comparaison entre les deux lettres de cadrage révèle une continuité troublante. Le Gouvernement reconduit, presque à l’identique, ses priorités, ses objectifs macroéconomiques et ses engagements électoraux, sans que les résultats escomptés ne suivent véritablement. Reste à savoir si le scrutin du 13 décembre 2026 brisera enfin ce cycle de promesses répétées, ou s’il viendra allonger, une fois de plus, la longue liste des rendez-vous démocratiques reportés.