23/05/2025
Comment un dĂ©rivĂ© du pĂ©trole se retrouve dans le beurre, les Ćufs ou la viande de nos assiettes
Câest un solvant chimique utilisĂ© dans la fabrication de lâhuile alimentaire, lâhexane, nĂ©faste pour la santĂ©. Or, selon des analyses que la cellule investigation de Radio France sâest procurĂ©es, ses rĂ©sidus contaminent bien plus dâaliments que ce que les autoritĂ©s sanitaires ont envisagĂ©.
Au milieu d'un vallon verdoyant d'Auvergne au pied du Puy de DÎme, la ferme expérimentale de l'INRAE (Institut national de recherche pour l'agriculture, l'alimentation et l'environnement) du site de Theix a des veaux, des vaches, des brebis et plusieurs bùtiments équipés d'auges séparées pour chacun. "On peut peser et contrÎler ce que chaque animal va manger", explique le thésard Valentin Menoury, chercheur dans cette unité mixte de recherche sur les herbivores.
:
Il rĂ©alise depuis novembre 2021 un test inĂ©dit afin de savoir ce qu'il se passe quand des vaches laitiĂšres mangent une alimentation traitĂ©e avec de l'hexane, un solvant Ă base de pĂ©trole, et une autre avec un solvant biosourcĂ©, câest-Ă -dire Ă base de cellulose de plantes.
"Les premiers rĂ©sultats montrent qu'elles mangent aussi bien l'une que l'autre, qu'elles produisent autant de lait mais que les rĂ©sidus d'hexane sont moins prĂ©sents dans le lait quand on change leur alimentation avec un solvant biosourcĂ©", conclut Valentin Menoury. L'INRAE s'attend Ă ce que son Ă©tude fasse du bruit ; elle doit ĂȘtre validĂ©e le mois prochain par le Journal of Dairy Science(Nouvelle fenĂȘtre). En effet, ce sera une premiĂšre preuve scientifique du transfert d'hexane de l'alimentation des animaux vers leur lait alors que cela n'avait jamais Ă©tĂ© envisagĂ© par les autoritĂ©s sanitaires et les lĂ©gislateurs.
Le chercheur Valentin Menoury a donnĂ© Ă manger Ă des vaches laitiĂšres deux types dâaliments, un traitĂ© Ă lâhexane et un autre avec un solvant vert. (ANNE-LAURE BARRAL / CELLULE INVESTIGATION / RADIO FRANCE)
Le chercheur Valentin Menoury a donnĂ© Ă manger Ă des vaches laitiĂšres deux types dâaliments, un traitĂ© Ă lâhexane et un autre avec un solvant vert. (ANNE-LAURE BARRAL / CELLULE INVESTIGATION / RADIO FRANCE)
Sur 54 produits alimentaires testés, 25 contiennent des résidus d'hexane
La lĂ©gislation europĂ©enne prĂ©voit que des rĂ©sidus d'hexane puissent ĂȘtre prĂ©sents de façon non intentionnelle dans le beurre de cacao, les huiles et margarines alimentaires ou encore des steaks de soja. Elle a mĂȘme fixĂ© des limites Ă ne pas dĂ©passer pour certains de ces aliments mais pas pour ce qui arrive dans l'auge des animaux. Pourtant, comme l'a rĂ©vĂ©lĂ© LibĂ©ration(Nouvelle fenĂȘtre), l'agence sanitaire europĂ©enne, l'EFSA, a estimĂ© dans un rapport en septembre dernier qu'il fallait réévaluer la toxicitĂ© de l'hexane et sans doute les limites autorisĂ©es pour ce solvant pĂ©trolier dans notre nourriture. Des limites fixĂ©es il y a prĂšs de 30 ans. D'autant plus qu'elle n'avait pas prĂ©vu qu'on en retrouve dans nos assiettes Ă travers d'autres produits comme du lait, du beurre, des Ćufs ou de la viande.
La cellule investigation de Radio France a obtenu des analyses montrant la prĂ©sence de rĂ©sidus d'hexane(Nouvelle fenĂȘtre) dans plusieurs Ă©chantillons alimentaires. Sur 54 produits testĂ©s, par le centre commun de mesures de l'universitĂ© de la CĂŽte d'Opale Ă Dunkerque et un autre laboratoire privĂ©, 25 contenaient des rĂ©sidus d'hexane. Il s'agit d'huiles, de margarines, de beurres, d'Ćufs et de morceaux de poulets achetĂ©s dans des commerces du Nord de la France en 2024.
Les laboratoires ont pu quantifier des traces allant de 0,01 à 0,4 mg/kg en mettant au point des méthodes d'analyse permettant de descendre bien en dessous de la limite réglementaire fixée en 1994 pour l'hexane dans l'huile et qui est de 1 mg/kg. "La valeur limite légale, ce n'est pas la valeur limite analytique" rappelle Dorothée Dewaele, ingénieur de mesures au laboratoire de l'université de la CÎte d'Opale. "Sinon, on n'aurait jamais trouvé les molécules à la mode comme les polluants éternels". En effet, certains polluants comme les PFAS ou les résidus de pesticides sont détectés dans l'eau ou les aliments à des seuils 1000 fois plus faibles que l'hexane, recherché aujourd'hui par les laboratoires.
"Que mon enfant consomme du pĂ©trole, mĂȘme si c'est rĂ©siduel, ça me dĂ©range beaucoup"
Trouver de l'hexane dans des produits vendus dans le commerce comme des Ćufs ou du beurre en plus de l'huile interroge. Pour les toxicologues, il faut envisager que l'on ne mange pas que de l'hexane avec notre vinaigrette de temps en temps mais que nous y sommes exposĂ©s un petit peu tous les jours Ă travers de nombreux autres aliments. C'est trĂšs important en particulier pour connaĂźtre l'exposition des jeunes enfants plus sensibles Ă leur toxicitĂ©. InterrogĂ©e sur ces rĂ©sultats, l'agence sanitaire europĂ©enne, l'EFSA, a rĂ©pondu Ă la cellule investigation de Radio France que "l'exposition Ă l'hexane par le biais de l'alimentation animale n'est pas dans le mandat donnĂ© Ă l'EFSA par la Commission europĂ©enne. Dans son Ă©valuation d'exposition, l'EFSA a pris en compte les diffĂ©rentes classes d'Ăąge, y compris les nourrissons sur la base des limites rĂ©glementaires. Cette classe d'Ăąge sera traitĂ©e de maniĂšre appropriĂ©e dans le cadre d'une réévaluation complĂšte de l'hexane." Il faut donc attendre une dĂ©cision politique pour Ă©valuer scientifiquement ce Ă quoi les consommateurs sont rĂ©ellement exposĂ©s. "L'EFSA examinera l'exposition aux rĂ©sidus par toutes les sources alimentaires" nous a prĂ©cisĂ© la commission qui finalise le mandat accordĂ© Ă l'agence sur l'hexane. Une premiĂšre rĂ©union est prĂ©vue le 12 juin 2025 par l'EFSA afin de prĂ©ciser les donnĂ©es qu'elle souhaite collecter auprĂšs des industriels et des scientifiques.
Lâalimentation des animaux dâĂ©levage peut contenir beaucoup plus de rĂ©sidus dâhexane que notre alimentation. (CLAUDIUS THIRIET / AFP)
Lâalimentation des animaux dâĂ©levage peut contenir beaucoup plus de rĂ©sidus dâhexane que notre alimentation. (CLAUDIUS THIRIET / AFP)
Sans attendre cette nouvelle Ă©valuation, plusieurs marques de lait infantile aux Etats-Unis et en France proposent dĂšs Ă prĂ©sent des produits garantis sans hexane. "Moi en tant que parent, me dire que mon enfant consomme du pĂ©trole, mĂȘme si c'est rĂ©siduel, ça me dĂ©range beaucoup", explique Johann Bonnet, fondateur de la marque Petits CulottĂ©s, la seule en France qui garantit ĂȘtre sans hexane. Elle contrĂŽle Ă la fois l'huile ajoutĂ©e Ă la poudre de lait et la nourriture des vaches laitiĂšres afin qu'elles soient produites sans solvant pĂ©trochimique sur place. InterrogĂ© sur cette prĂ©sence de rĂ©sidus d'hexane dans le lait et sur les risques pour les enfants, l'EFSA explique que "pour l'instant nous ne pouvons pas dire qu'il y a une prĂ©occupation, ce n'est qu'aprĂšs avoir examinĂ© les niveaux rĂ©els d'hexane dans les aliments susceptibles d'ĂȘtre consommĂ©s par les nourrissons que nous serons en mesure de voir s'il y a des problĂšmes."
D'autres Ă©tudes scientifiques que celle de Valentin Menoury pourraient apporter plus de rĂ©ponses Ă l'EFSA car son Ă©tude n'est qu'un des volets d'un travail plus vaste lancĂ© par l'INRAE et l'Ademe (Agence de l'environnement et de la maĂźtrise de l'Ă©nergie) il y a quatre ans. "On est en train de mettre en place la fabrication de l'alimentation animale traitĂ©e Ă l'hexane et une autre traitĂ©e avec un solvant biosourcĂ©. On testera ensuite cette alimentation sur les animaux comme des porcs, des volailles et des poissons dans le courant de l'annĂ©e 2026 ", dĂ©taille Etienne LabussiĂšre, copilote de ce projet appelĂ© EcoXtract(Nouvelle fenĂȘtre) pour l'INRAE.
Un solvant pour tirer plus d'huile
Mais comment a-t-on pu mettre en contact du pĂ©trole avec notre alimentation ? L'hexane est donc un solvant qui attire le gras. Il est utilisĂ© depuis des dĂ©cennies par les triturateurs, ceux qui produisent de l'huile pour notre alimentation mais aussi pour les agrocarburants. Une fois Ă©crasĂ©es, les graines de colza, de soja ou de tournesol peuvent encore contenir jusqu'Ă 20% d'huile. En faisant couler ce solvant sur les graines Ă©crasĂ©es, les industriels arrivent encore Ă en extraire une bonne partie. A la fin, il leur reste ce que l'on appelle des tourteaux dĂ©shuilĂ©s, câest-Ă -dire la partie solide qui sera utilisĂ©e pour l'alimentation du bĂ©tail. La pratique a Ă©tĂ© mise en place aux Etats-Unis dans les annĂ©es 30.
RĂ©sultat dâune trituration. A gauche, les tourteaux dĂ©shuilĂ©s et Ă droite, lâhuile. (HENDRIK SCHMIDT / AFP)
RĂ©sultat dâune trituration. A gauche, les tourteaux dĂ©shuilĂ©s et Ă droite, lâhuile. (HENDRIK SCHMIDT / AFP)
Pour les besoins de son livre Ă paraĂźtre en septembre 2025 : De l'essence dans nos assiettes, enquĂȘte sur un secret bien huilĂ©(Nouvelle fenĂȘtre) (Ă©ditions La DĂ©couverte), le journaliste d'investigation Guillaume Coudray s'est plongĂ© dans les archives des professionnels afin de comprendre comment l'hexane s'est imposĂ© Ă tous. "Il y a une plĂ©thore de solvants qui ont Ă©tĂ© testĂ©s mais le grand avantage de l'hexane est qu'il est trĂšs peu cher parce que c'est un dĂ©chet de la fabrication d'essence. En plus, quand on utilise de l'hexane, on a besoin de moins de main d'Ćuvre dans les usines de trituration", explique-t-il.
Une réévaluation complÚte de la toxicité de l'hexane
Une autre Ă©quipe de recherche de l'universitĂ© d'Avignon et de l'INRAE, dirigĂ©e par le professeur Farid Chemat(Nouvelle fenĂȘtre), travaille depuis longtemps sur des alternatives Ă l'hexane et pas seulement dans l'alimentation, mais la cosmĂ©tique et la pharmacie. "L'Ă©co-extraction, câest-Ă -dire une extraction plus propre, moins chimique, plus qualitative est sortie de ce laboratoire, il y a 11 ans grĂące Ă Farid Chemat", dĂ©taille Maryline Vian, professeur de chimie alimentaire Ă l'universitĂ© d'Avignon, membre de son Ă©quipe qui a travaillĂ© pendant 17 ans Ă ses cĂŽtĂ©s jusqu'Ă son dĂ©cĂšs en janvier 2023.
Bidon dâhexane dans lâarmoire Ă solvants du laboratoire de lâuniversitĂ© dâAvignon. (ANNE-LAURE BARRAL / CELLULE INVESTIGATION / RADIO FRANCE)
Bidon dâhexane dans lâarmoire Ă solvants du laboratoire de lâuniversitĂ© dâAvignon. (ANNE-LAURE BARRAL / CELLULE INVESTIGATION / RADIO FRANCE)
En novembre 2022, avec son Ă©quipe, le chercheur Farid Chemat publie un article scientifique dans la r***e Foods intitulĂ© : Vers une substitution de l'hexane dans l'alimentation sans regret(Nouvelle fenĂȘtre). "Il est arrivĂ© avec ce titre en nous disant : vous verrez, on va parler de nous", sourit Maryline Vian. En effet, le travail de Farid Chemat et de son Ă©quipe (dont le chercheur Christian Cravotto) sur les donnĂ©es toxicologiques rĂ©centes de l'hexane ont poussĂ© l'Union europĂ©enne Ă se rĂ©veiller sur ce solvant. Il faut dire qu'elle ne s'Ă©tait pas penchĂ©e dessus depuis 1996 et un avis de l'ancĂȘtre de l'EFSA, le Scientific Comittee on Food (SCF)(Nouvelle fenĂȘtre), le ComitĂ© scientifique sur l'alimentation qui prĂ©cise que l'industrie peut dĂ©sormais atteindre la limite de 1mg/kg d'hexane dans l'huile. "Les informations fournies et prise en compte par le SCF ne sont plus jugĂ©es suffisantes pour conclure de maniĂšre adĂ©quate Ă la sĂ©curitĂ© de l'hexane", est-il Ă©crit dans le rapport de l'EFSA. "Il y a beaucoup de substances chimiques nouvelles qui doivent ĂȘtre analysĂ©es et rĂ©glementĂ©es. Et parfois, il faut aussi revenir sur d'anciennes lĂ©gislations", estime Brigitte Le Magueresse, la directrice de recherche au laboratoire de cardiovasculaire, diabĂ©tologie, mĂ©tabolisme et nutrition Ă l'universitĂ© Lyon 1 qui avait Ă©valuĂ© l'hexane en 2014 pour un rapport de l'Anses (Agence nationale de sĂ©curitĂ© sanitaire).
Des effets sur le systÚme nerveux et la fertilité
En effet, les études consultées à l'époque par le SCF avaient seulement mesuré ce qui se passait quand on faisait inhaler ou ingérer à des rats de laboratoire pendant 90 jours de fortes doses d'hexane. "Il s'agit d'études toxicologiques basiques qui n'ont pas cherché à voir ce qu'il se passait lors d'une exposition plus longue à de plus petites doses et sur plusieurs générations de rats", explique le docteur Joël Spiroux de VendÎmois, directeur du diplÎme universitaire en santé environnementale à l'université Paris Est Créteil et au CHU Henri Mondor. Pourtant, l'hexane a été évalué plusieurs fois entre les années 1970 et 2000 et son seuil de tolérance dans notre alimentation a été à chaque fois réduit.
En 2009, l'Anses, a estimĂ© que la principale molĂ©cule de l'hexane, le "n-hexane", faisait partie d'une liste de potentiels perturbateurs endocriniens(Nouvelle fenĂȘtre). Elle donnait Ă l'Ă©poque des conseils aux femmes enceintes pour Ă©viter d'en inhaler Ă travers des peintures, des colles ou des aĂ©rosols, mais rien sur leur alimentation. En 2014, l'agence française a aussi publiĂ© un rapport sur le profil toxicologique de ce "n-hexane"(Nouvelle fenĂȘtre) en rappelant son caractĂšre neurotoxique et reprotoxique, câest-Ă -dire qui a des effets sur le systĂšme nerveux et sur la fertilitĂ©.
Pas d'hexane sur l'étiquette
Impossible pourtant pour les consommateurs de savoir s'il y a de l'hexane dans ce qu'ils mangent aujourd'hui. Ce solvant bĂ©nĂ©ficie, comme d'autres produits chimiques, d'une lĂ©gislation particuliĂšre : celle des auxiliaires technologiques. Contrairement aux additifs, les industriels n'ont pas Ă prĂ©ciser sur l'Ă©tiquette sa prĂ©sence dans le produit fini. "Ce n'est pas un ingrĂ©dient, on parle de ârĂ©sidus techniquement inĂ©vitables' et les analyses que l'on fait rĂ©aliser par des laboratoires indĂ©pendants montrent que l'on est systĂ©matiquement en dessous de la limite rĂšglementaire", assure Hubert Boquelet, dĂ©lĂ©guĂ© gĂ©nĂ©ral de la fĂ©dĂ©ration nationale des industries des corps gras(Nouvelle fenĂȘtre) qui regroupe les principaux acteurs Ă©conomiques en France.
Le dĂ©putĂ© MoDem du Loiret Richard Ramos propose dâinterdire la commercialisation de produits alimentaires contenant de lâhexane. (BERTRAND GUAY / AFP)
Le dĂ©putĂ© MoDem du Loiret Richard Ramos propose dâinterdire la commercialisation de produits alimentaires contenant de lâhexane. (BERTRAND GUAY / AFP)
Mais cette prĂ©sence Ă l'insu des consommateurs, d'un produit considĂ©rĂ© comme prĂ©occupant par certains toxicologues europĂ©ens, agace le dĂ©putĂ© MoDem du Loiret Richard Ramos. "On parle d'auxiliaire alimentaire, mais le consommateur ne sait pas ce que c'est. En tout cas, c'est un produit sur lequel il y a un doute. Donc, je dois au minimum le dire au consommateur et le mettre sur l'Ă©tiquette", tempĂȘte le parlementaire qui a dĂ©posĂ© une proposition de loi en mars 2025 en vue d'interdire la commercialisation de produits alimentaires contenant de l'hexane. La profession table plutĂŽt sur un abaissement des seuils de tolĂ©rance qu'elle est dĂ©jĂ capable d'atteindre plutĂŽt qu'une interdiction. "C'est un objectif partagĂ© par tous, qu'on baisse au maximum la teneur d'une substance qu'on ne veut pas avoir dans le produit", reconnaĂźt Hubert Boquelet.
Une dangerosité reconnue depuis les années 70
Pourquoi ne pas mettre fin Ă l'utilisation de l'hexane s'il y a des alternatives ? En plus, le secteur agroalimentaire a dĂ©jĂ eu de nombreuses alertes sur le sujet. "On s'Ă©tait posĂ© la question des alternatives et on avait rĂ©flĂ©chi Ă des actions qu'on pourrait mettre en Ćuvre et Ă travailler sur des solvants d'origine biosourcĂ©e un peu avant 2010", explique Patrick CarrĂ©, ingĂ©nieur chez Terre Inovia, l'institut technique de la filiĂšre des olĂ©agineux. "Mon Ă©tude a regardĂ© les solvants qui Ă©taient autorisĂ©s lĂ©galement. Certains ne sont pas trĂšs bons pour extraire des huiles. Les solvants qui seraient les plus sĂ»rs en termes de sĂ©curitĂ© sanitaire ne sont pas forcĂ©ment les meilleurs en termes de consommation d'Ă©nergie", estime celui qui vient de publier une sĂ©rie d'articles(Nouvelle fenĂȘtre) pour comparer les diffĂ©rentes mĂ©thodes d'extraction dans la r***e Oilseed and Fats, Crops and Lipids.
Au lieu de passer Ă des alternatives plus coĂ»teuses et plus Ă©nergivores, les industriels ont surtout baissĂ© les quantitĂ©s qu'ils utilisent dans leurs usines depuis les annĂ©es 80. A la fois, parce que les rĂ©glementations sur la pollution de l'air des sites industriels leur ont demandĂ© de limiter leurs rejets, mais aussi pour protĂ©ger la santĂ© et la sĂ©curitĂ© de leurs travailleurs. DĂšs les annĂ©es 70, l'exposition aux vapeurs d'hexane est classĂ©e comme un risque professionnel pour des neuropathies et des pneumonies chimiques. Les ouvriers des usines de chaussures, de peintures ou d'huileries exposĂ©s Ă de fortes doses ont eu des problĂšmes de paralysie des bras, des vertiges, des vomissements. En 1980, une enquĂȘte(Nouvelle fenĂȘtre) auprĂšs des travailleurs d'une usine d'alimentation pour animaux, Ralstom Purina, aux Etats Unis, a montrĂ© que plus de la moitiĂ© d'entre eux avaient des irritations des yeux du nez et des maux de tĂȘte. En 2011, dans son rapport annuel, Apple reconnaĂźt que 137 ouvriers ont Ă©tĂ© intoxiquĂ©s aux vapeurs d'hexane dans ses usines chinoises. L'entreprise Ă la pomme a donc cessĂ© d'utiliser des nettoyants pour ses Ă©crans d'Iphone avec des produits contenant de l'hexane(Nouvelle fenĂȘtre). Les informations sur les problĂšmes de santĂ© des ouvriers ont permis de documenter les connaissances scientifiques sur la toxicitĂ© de cette substance.
Plus d'une centaine d'accidents, parfois mortels
Au-delà des risques pour la santé des salariés exposés à l'hexane à long terme, il y a les risques à court terme pour leur sécurité. "L'hexane a deux inconvénients : il est trÚs inflammable et trÚs explosif", résume l'expert chimiste auprÚs des tribunaux français Frédéric Poitou. Un simple frottement électrostatique de cheveux peut le faire s'enflammer.
Les professionnels de la trituration insistent sur leur bonne connaissance du solvant depuis des dĂ©cennies et leur bonne maĂźtrise des risques. Pourtant, la base de donnĂ©es(Nouvelle fenĂȘtre) du ministĂšre de la Transition Ă©nergĂ©tique sur les risques et les pollutions industrielles compte plus d'une centaine d'accidents graves voire mortels liĂ©s Ă l'hexane. "Marseille a Ă©tĂ© touchĂ©e entre les annĂ©es 50 et 70 par plusieurs accidents comme celui de l'huilerie Rabuteau en 1952 qui avait fait 19 morts", dĂ©taille GĂ©rald Lecorre responsable des questions santĂ© au travail Ă la CGT de Seine Maritime. En 2004, une fuite d'hexane dans les Ă©gouts de la ville de Soustons dans les Landes depuis une usine d'arĂŽmes alimentaires qui l'utilisait a fait exploser une maison voisine et a entraĂźnĂ© l'Ă©vacuation de tout un quartier. Le syndicaliste s'est penchĂ© plus prĂ©cisĂ©ment sur l'hexane utilisĂ© dans les usines de fabrication d'huile et d'alimentation animale parce qu'il Ă©tait partie civile au procĂšs de l'accident du site de Saipol Ă Dieppe(Nouvelle fenĂȘtre). En fĂ©vrier 2018, deux sous-traitants sont morts alors qu'ils intervenaient pour dĂ©bloquer l'extracteur Ă l'hexane de la vieille usine. Il y avait trop d'hexane dans l'air et une Ă©tincelle a fait exploser la machine. Le tribunal correctionnel de Rouen a condamnĂ© en mars 2025 cette filiale du groupe Avril dirigĂ©e par Arnaud Rousseau, le patron de le FNSEA (FĂ©dĂ©ration nationale des fĂ©dĂ©rations d'exploitants agricoles), Ă 250 000 euros pour homicides involontaires et violation dĂ©libĂ©rĂ©e d'une obligation de sĂ©curitĂ©.
"On n'aurait jamais dĂ» faire ce chantier-lĂ . On Ă©tait vraiment dans l'urgence, il fallait que ça remarche, vite. Ils perdent de l'argent quand une usine comme ça est arrĂȘtĂ©", estime aujourd'hui un ouvrier du sous-traitant prĂ©sent sur place le jour de l'accident. La direction de Saipol a reconnu sa part de responsabilitĂ© et un "excĂšs de confiance" sur cette intervention. Elle ne fera pas appel de la dĂ©cision du tribunal. Au cours du procĂšs en mars dernier, Gerald Lecorre n'a pas mĂąchĂ© ses mots. "On peut supprimer l'hexane sans difficultĂ© puisqu'il y a des alternatives. On a peut-ĂȘtre des rendements qui sont plus faibles, mais le b.a.-ba de la prĂ©vention des risques, c'est la suppression d'un produit extrĂȘmement dangereux pour les salariĂ©s", s'insurge le reprĂ©sentant syndical. Quant aux travailleurs des usines concernĂ©es, certains s'inquiĂštent que la fin Ă©ventuelle de l'hexane comme solvant ne soit synonyme de la fermeture de leur site, pris en Ă©tau entre leur sĂ©curitĂ© et leur emploi.
https://www.franceinfo.fr/sante/alimentation/enquete-comment-un-derive-du-petrole-se-retrouve-dans-le-beurre-les-ufs-ou-la-viande-de-nos-assiettes_7266345.html?fbclid=IwY2xjawKdsUtleHRuA2FlbQIxMQBicmlkETFuVE9MNzBaUFFoaWxIZUtPAR7j07evVBYheh8QTxEqpeTNaucXH1ROfd0eoxselzX1qe4sKam_A1oAPPAQ0A_aem_toIpOBE4mSZnyFQotopsRA