03/02/2026
Trouvé sur le net :
Tranches de vie collées à notre Mémoire
(Le Pataouète)
Kézako ? Ou comment utiliser des locutions pour définir un ensemble de mots et d’expressions formant un langage populaire né sous d’autres latitudes : le langage des Français d’Algérie, « le pataouète ». Ce mot étrange, presque dansant.
C’est un langage né loin des académies. Il s’agit d’un français régional, métissé, façonné par les Européens modestes d’Algérie entre 1830 et 1962, et qui porte encore aujourd’hui l’odeur du large, du cumin, de la mer chaude et des quartiers populaires.
Des études en parlent, citent ceci, cela, convoquent des écrivains, des philosophes, mentionnent Albert Camus (L’Été à Alger) mais oublient souvent son frère de soleil, l’Oranais Emmanuel Roblès (Jeunes saisons), son accent, ses réparties et ses expressions typiquement de chez nous, en tous lieux et en toutes circonstances, dont les mots, sont autant de fragments de notre mémoire. Roblès, c’était la rue, la gouaille, la vivacité d’Oran, cette ville où chaque phrase semblait danser sur un fil tendu entre l’Espagne, l’Afrique et la Méditerranée.
Le pataouète, disent les dictionnaires, est un langage vernaculaire mêlant français, catalan, espagnol, italien, arabe et kabyle.
Mais cette définition, sèche comme un acte notarié, ne dit rien de la chaleur humaine, de la fantaisie, de la poésie populaire qui l’habitait.
Définition du pataouète
Nom commun : langage vernaculaire utilisé par les Français d’Algérie, mélangeant des éléments lexicaux du français, du catalan, de l’espagnol, de l’italien, de l’arabe et du kabyle.
Madre mia ! Monmon !
Il faudrait des vers et des laxatifs pour comprendre tout ça, comme on disait en riant.
– Poh ! Poh ! Poh ! Dis ! Va sa’oir si des fois i nous prennent pas pour des tchafflés.
– Joer tché ! Chez nous i avé pas bezef de fluz, mé qué de pisas de rire.
– I avé des foyons, des mala letché aussi, mais l’on savait rire de nousôtres, tourner en dérision les situations, et même en fézan rire des petits malheurs des ôtres… C’était pas méchant, un peu pésaico parfois.
Pos, i avé les caouet, les maboul, les chikem, les torpé, les figona, les figures de caguette, les tchoupons, les arapètes, les falso… mais surtout de braves gens, avec le cœur sur la main. Un peuple haut en couleurs, souvent pauvre, parfois rude, mais presque toujours généreux.
E oualah ! Punaise, c’est pas difficile à comprendre.
Une société bigarrée
Dans ces années-là, la société se composait de strates bien distinctes.
Les « de souche » tenaient les postes de pouvoir : administration, armée, police, justice, école, douanes, Postes. Autour d’eux gravitaient les Arabes, les Berbères — plus de 1200 tribus avant 1830 —, les Juifs sépharades, les déportés politiques, les transportés, les aventuriers venus tenter leur chance, et les migrants des rivages voisins.
Pour Oran, qui fut durant trois siècles espagnole, ainsi que pour l’Ouest algérien, c’étaient les Espagnols — les Espingouins, les escargots, que les Français qualifiaient comme le « péril espagnol » — traînant dans leurs malheureux balluchons leur misère et leur courage.
À l’Est, ce furent des Italiens, des Maltais, tout aussi démunis, venus chercher un mieux-vivre.
Pos, tous ces gens-là n’avaient pas une grande culture ; souvent analphabètes, ils s’exprimaient par le verbe et le geste. Vas-y que vas-y ! un mouvement de la main de ci, un autre par-là, un geste du bras, une posture pour exprimer une situation cocasse ou au contraire une expression menaçante ou complice, montrant l’aspect de la chose. Les moulinicos des mains et des bras, en disaient plus que les mots eux-mêmes souvent déformés, car c’était comme ça là-bas : on parlait avé les mains. La langue était un geste avant d’être un mot.
Un brassage haut en couleurs
Sur la cadence de la chanson de Charles Aznavour La Mamma :
Ils sont venus, ils sont tous là…
Les escargots (surnom donné aux Espagnols), les frita des Lévy et des Cohen, et les fromages rouges de Hollande. C’est ainsi qu’on appelait le mixage des habitants d’Oran :
– les Européens qualifiés d’escargots ou d’Espingouins,
– les Juifs commerçants, tisserands, joailliers,
– les Oranais à la chechia hamra, qualifiés de fromages rouges ou de melons.
Dans cette société franchouillarde, « il ne fallait pas mélanger torchons et serviettes ».
À l’origine, ce proverbe avait une forte connotation sociale : les torchons pour les pauvres et les domestiques, les serviettes pour les bourgeois et les aristocrates. Autrement dit, les domestiques ne devaient pas avoir la prétention de fréquenter leurs maîtres.
La langue comme barrière
Comment comprendre l’autre dans une langue — le français — qui nous était étrangère et difficile à maîtriser, et qui socialement érigeait des barrières, excluait…
Jusqu’à l’après-guerre de 1939-1945 où, par le droit du sang versé, il y eut des changements, notamment celui de pouvoir entrer dans la fonction publique (loi de 1950).
Les Arabes deviendront Français par décret de 1947, avec toutes les restrictions que l’on connaît.
Mémoire familiale
En faisant mon arbre généalogique, une chose m’a marqué : sur tous les actes d’état civil, à l’endroit où était indiquée la profession, il y avait inscrit « journalier ».
Pourtant, conio ! J’ai connu parmi les miens des forgerons, des charpentiers, des tonneliers, des chaudronniers, des meuniers, et même l’un de mes oncles maternels fut « le plus jeune maître de chai d’Oranie ».
À Oron, où « les forgerons i gagne vingt frons », l’hispanité s’est accommodée à sa manière, habillant des mots français d’une apparence andalouse ou ibérique :
pomme devenait pomma (alors qu’en espagnol c’est manzana), banane devenait banana ou platano, le tout agrémenté de chouias d’arabe et d’italien.
Le pataouète : un tchaspourio vivant
Le pataouète, c’était un tchaspourio, un ragoût linguistique où mijotaient espagnol, français, arabe, italien. Un parler savoureux, imagé, tendre et moqueur, qui disait la vie telle qu’elle était : rude, drôle, inventive.
« La purée de nousôtre. Ma parole d’honneur que c’est la vérité vraie. »
C’était ça, le pataouète de chez nous : un pataquès lumineux, un bouquet fleuri d’expressions, un théâtre de situations cocasses, gorgé d’un vocabulaire généreux et exotique, né de la rue, du soleil, et de la nécessité de se comprendre malgré tout.
Claude Garcia