06/10/2026
PROJET UN TEXTE ET DES PHOTOS
Episode 3
Depuis plusieurs semaines, nous menons ce projet : Collecter des textes sur l'Hôtel La Louisiane ainsi que des photos et des portraits de leurs auteur(e)s réalisés par le photographe Mario Ghabali.
L'écrivaine Daphné Tamage auteure du roman "Le Chant des Contraires" a déjà posé sous le regard bienveillant de Mario, et elle a écrit son texte, comme la poétesse Claire Médard qui, ayant passé quelques nuits à la Louisiane, a laissé trace de son souvenir avec un poème. Elle vient de publier le recueil "Laisse Béton". Nous avons partagé leurs textes et leurs photographies sur ce mur, il y a déjà plusieurs semaines.
A son tour, Charlotte Saliou propose un texte qui est en fait un extrait de son livre "Le Refuge des étoiles" paru en 2023, un roman poétique consacré à l'hôtel La Louisiane.
Ici, au fil des lignes qui suivent, la narratrice, une voleuse d'histoires, une cambrioleuse d'appartements, écoute son ami Serge lui parler de l'expérience qu'il a vécue dans le mythique hôtel du 60, rue de Seine, au coeur de Saint-Germain-des-Prés. Il était, comme elle au même âge, réceptionniste à l'Hôtel La Louisiane.
Si vous êtes auteur(e)s, artistes, ultra-sensibles, amoureux des lieux et de la Louisiane en particulier, que vous voulez jouer avec nous, alors, écrivez à [email protected]
***
"Chapitre :
Serge, enfin, tu es là !
« Bel ange,
connais-tu la liberté ? »
À cette idée, Serge souhaitait réagir. Il en oublia
toutes les formes de retenues habituelles.
— La mort ne me fait plus peur, elle m’apprivoise
chaque jour. Plus elle s’approche, plus l’enfant que je demeure ouvre les yeux. Je me sens mieux qu’auparavant. Les gens meurent dans ton hôtel, ils vivent puis disparaissent. Entre le premier cri et le dernier souffle, une conversation légère comme les ailes d’un oiseau, douloureuse comme un
nid qui tombe à terre, les anime. Les plus
vivants surtout. Ceux qui savent rire.
Après avoir fait sortir un petit souffle de sa gorge, il put reprendre.
— Je pense que tu devrais t’amuser encore plus,
d’autant plus que La Louisiane s’y prête, ton refuge a Connu quelques heures de gloire et de croissance dans les années 1970, une décennie qui dévorait la liberté, et l’inhalait aussi. Ta jeunesse me semble bien sérieuse, semblable à celle des troubadours... Les chansonniers du
cœur se maintiennent dans l’oisiveté à l’ombre de leur dame, cloîtrés dans des refrains, soumis aux canevas des sentiments et de la rime. Ils marchent dans les pas des autres, de leurs frères, de leurs pères. La tradition d’aimer, de déclarer sa flamme ou de faire l’éloge des grâces d’une
dame, cela revient à se marier. À se détourner des cavales et des vagabondages. Toi, tu voles des moments de vie, des tronçons d’espoirs, et pourtant jamais tu ne m’as explicitement demandé de te raconter ma jeunesse. Celle que j’ai vécue à une époque où les voitures roulaient à
l’essence et polluaient les brumes, où l’on fumait partout, y compris dans les trains, où l’insécurité planait sur nous, avec une forme de tendresse indescriptible. Chaque jour, en omettant d’attacher notre ceinture, alors que l’engin roulait vite sur des routes jonchées de platanes, nous revivions avec innocence les premiers pas des plus jeunes.
Ils apprennent à tomber, une main plus responsable et aimante les aide à se relever. Si demain je meurs, l’être imaginaire, plus fort que tous les feux, viendra me chercher, et nous embarquerons pour des terres éternelles,
sur les eaux des lacs quand ses vapeurs s’unissent au ciel, et que les bleus se fondent les uns aux autres.» Tu l’as compris, je n’ai pas toujours été le vieil homme de cette rue, de cet appartement que tu as failli cambrioler. En me racontant toute cette histoire, tu voles
mon passé, celui d’un ancien jeune homme qui rêvait de cinéma, de théâtre, et d’un Paris de succès. Le besoin d’argent est malheureusement plus fort que nos désirs et nos caprices… À mes dix-huit ans, j’ai dû m’obliger au travail, ce qui implique des sacrifices et des horaires, un
rythme marginal à la Bohème. Je suis devenu réceptionniste à La Louisiane, moi aussi, dans ce jeune âge. Heureusement, je l’ai été à ce moment de grande adolescence, où les maîtres de l’altermondialisme, comme Jean Ziegler, les figures de proue de l’art contemporain si bien représenté par Keith Haring et les réalisateurs interlopes tel Barbet Schroeder y dormaient sur des périodes plus ou moins longues. Leurs excès étaient leur sagesse. Le plaisir de créer et de réfléchir envahissait les espaces de la
réception. Keith Haring dessinait ses personnages sur des serviettes de bain qu’il offrait aux standardistes. Un homme prénommé Monsieur Louis laissait gambader ses idées dans la chambre 10 où des jeunes gens à peine
majeurs l’écoutaient attentivement. L’un d’entre eux est devenu un maître de la pop, je crois que tu le connais un peu, tu m’en as parlé ! Une lueur dans tes yeux te trahit. S’il n’y avait eu qu’eux… Tous ceux qui sont devenus célèbres illustrent les générations de passagers-voyageurs qui se bousculent et qui ont dans leur bouche une soif de liberté quasi égoïste. La Louisiane est
l’hôtel de l’adolescence qui dure, et qui le fait avec force etnjoie, qui met en branle les inspirations et les spirales de la création. Mais parfois, il faut savoir partir. C’est ce que j’ai fait. Et, j’ai roulé ma bosse… Mon existence est toujours demeurée nomade, après ce passage louisianais, quand j’y
ai déposé mon cœur afin qu’il trouve sa racine.
Alors, réceptionniste comme tu l’es aujourd’hui, je me blottissais contre le dossier d’une chaise de bureau, je m’y enfonçais sans me surveiller. Et je recommençais, chaque jour. À cette époque, je butinais : un café noir dans une tasse impeccablement blanche, un sandwich jambon beurre délicieusement simple, un tee-shirt en jersey de coton de faible qualité, une place de cinéma, un livre de poche amassant mille trésors de mots, écrits par un auteur qu’on a tous lu sans jamais l’avoir vraiment fait. Parfois, j’ouvrais le bouquin et, à ce moment-là encore, je le picorais. Une page me conduisait ; je ne suivais pas l’ordre chronologique ni le mouvement naturel de cet objet qui se dépliait… Encore aujourd’hui, après avoir lu une page, j’ai l’impression de l’avoir écrite moi-même. Sans pour autant l’avoir apprise par cœur. Disons qu’à force de l’user de mes yeux, elle devient floue, puis elle passe au blanc. La page blanche m’offre de quoi fantasmer ; un terreau neutre dans lequel je plante mes inspirations et mon imaginaire effarouchés. Une fois ce mouvement du regard opéré, que l’on qualifierait d’échappée du livre, je grave des idées dans le vide ; elles sont plus ou moins claires, et d’autres sont très sombres. » Et c’est aussi à La Louisiane que j’ouvrais le rideau de la salle de spectacle intérieure où l’opérette avait lieu :
je m’écoutais comme si Narcisse était doté d’oreillettes. Quelle joie de s’entendre ne rien faire du tout ! Surtout, bien sûr, quand Paris s’agite autour de vous. Accoudé au bureau, qui est en fait la réception de l’hôtel La Louisiane, je dormais à moitié sans pour autant oublier de faire mon
travail... Avachi dans mon siège, j’inscrivais sur du papier le prénom et le nom des résidents de l’hôtel, sans oublier d’illustrer d’un point vert leurs arrivées et leurs départs d’un point rouge. « Start » et « Stop »… En deux actions, le voyageur quitte sa traversée ; il dépose son corps sur un lit inconnu. Puis le voyageur repart, il s’échappe des lieux
et il retrouve les dangers de son vol, son voyage. Dans cet hôtel, je me sentais perdu, au loin, à l’horizon de rien : je n’étais vraiment pas dévoué à mon servage ; et je ne me sentais pas esclave pour un sou. À peine travailleur… Être réceptionniste pourrait être ennuyeux pour n’importe qui. Pour moi, cela avait été une révélation : je pouvais, étrangement, baigner dans une rêverie permanente auréolée de provocations narcissiques. Je noyais le tout dans les merveilleuses mondanités du VIe arrondissement. Et j’étais dévoué à ma tâche : en vrai petit marquis, je me jetais très régulièrement dans le gosier des thés, cafés, verres de mélismes, assis sur les chaises des terrasses du quartier. Je conversais avec mes soi-disant « semblables », de tout, de rien, de l’un qui fait le nombre, du chiffre infini… Finalement, ma vie était assez semblable à un théromème... Un monstre de chiffres incompréhensibles dont la finitude ne serait décidée que par la faucheuse. Pour quelqu’un qui croit en l’au-delà, rien à craindre. Pour l’instant, à l’horizontale de mon existence, j’allais dans un deuxième temps poursuivre l’aventure en mode ascensionnel et toucher le ciel. Certains jours donc, je tenais le bavoir à des gens brillants. Parfois, ils étaient plus crétins, voire étroits d’esprit et sans aisance. Dans ce décor, ils paraissaient comme des princes de contes urbains. Si la lune se mettait à éclairer pleinement la scène, je les projetais sur la toile d’un grand écran. Je me sentais au cinéma. L’influence du décor et de l’environnement sur les autres m’a toujours impressionné. Pour rien au monde, je ne pourrais vivre à la campagne, j’aurais bien trop peur de me transformer en fourmi… L’âme des cigales est belle et la vie si courte. »
La nuit, à la réception, quand je jouais à être veilleur tout en étant rémunéré, mon esprit bavait du soliloque : Entre les épais murs de l’hôtel La Louisiane, je me mettais à claironner mes vertus quand celles-ci venaient à défaillir et je me justifiais souvent d’avoir fait pleurer des filles. L’hôtel se transformait en tribunal et accueillait les aveux de mon inconscient qui devait, afin de faire régner l’ordre, dire la vérité, toute la vérité... (...)
Hotel La Louisiane Charlotte Saliou