11/08/2026
La Génération perdue à Paris, Saint-Germain-des-Prés et les Mauvais garçons de la rue de Buci
Ils étaient écrivains, poètes, peintres, photographes, éditeurs, Américains pour beaucoup, Européens pour certains. Ils étaient jeunes, brillants, insolents, parfois déjà célèbres, souvent sans argent. Ils avaient connu la Première Guerre mondiale ou grandi dans son ombre et ne croyaient plus tout à fait aux valeurs, aux certitudes et aux conventions du monde de leurs parents. Dans les années 1920, Paris leur offrit ce qu’ils étaient venus chercher : la liberté de vivre, d’écrire, d’aimer, de boire, de discuter jusqu’au matin et, surtout, d’inventer une nouvelle manière d’être au monde.
On les appela la Génération perdue — The Lost Generation. L’expression est indissociable de Gertrude Stein, qui l’employa devant Ernest Hemingway. Celui-ci la rendit célèbre en la plaçant en épigraphe de The Sun Also Rises, Le Soleil se lève aussi, donnant ainsi un nom à toute une constellation d’écrivains expatriés. Mais cette génération n’était peut-être pas vraiment perdue : elle avait simplement changé de pays, et son pays d’élection était Paris.
Leur géographie allait de Montparnasse au Quartier latin, du jardin du Luxembourg à l’Odéon, des quais de Seine à Saint-Germain-des-Prés. Quelques rues suffisaient à relier appartements, ateliers, cafés, librairies, restaurants et hôtels où se croisaient ceux qui allaient transformer la littérature et l’art du XXe siècle.
Au cœur de cette constellation se trouvait Ernest Hemingway. Journaliste, voyageur, boxeur amateur, pêcheur, buveur et surtout écrivain, il fit de Paris l’un des lieux essentiels de sa formation littéraire. Des décennies plus t**d, il ressuscitera cette jeunesse dans A Moveable Feast, devenu en français "Paris est une fête". Il y résume son attachement à la ville en quelques phrases devenues mythiques : « Il n’y a jamais de fin à Paris », « Tu m’appartiens et tout Paris m’appartient », et surtout cette phrase qui pourrait servir d’épigraphe à toute la Génération perdue : « Mais Paris était une très vieille ville et nous étions jeunes. » La vieille ville et les jeunes gens, la pauvreté et l’ambition, les manuscrits encore à écrire, les rencontres qui semblaient ordinaires et qui allaient devenir l’Histoire : tout est déjà là.
Autour de Hemingway apparaissaient Francis Scott Fitzgerald et Zelda Sayre Fitzgerald, couple aussi brillant que tumultueux. Fitzgerald était le grand chroniqueur de l’Âge du jazz, de ses fêtes, de ses illusions et de ses désastres ; Zelda, loin de n’être que son épouse, était elle-même écrivaine, artiste et l’une des personnalités les plus flamboyantes de son époque. Les rapports entre Hemingway et Fitzgerald mêlaient admiration, camaraderie, compétition, irritation et brouilles, exactement le genre d’amitié passionnée dont le Paris des années vingt semblait avoir le secret. Il y avait aussi James Joyce, qui travaillait à une œuvre destinée à bouleverser la littérature moderne. Et pour comprendre Joyce à Paris, il faut parler de Sylvia Beach et de Shakespeare and Company.
La librairie de Sylvia Beach se trouvait alors au 12, rue de l’Odéon, à quelques minutes à pied de Saint-Germain-des-Prés et de La Louisiane. Elle n’était pas simplement une librairie anglophone : c’était une bibliothèque de prêt, un salon, une boîte aux lettres, un refuge, un lieu de rencontres et parfois presque une banque pour écrivains sans argent. On pouvait y croiser Hemingway, Fitzgerald, Ezra Pound, T. S. Eliot, Gertrude Stein et Joyce. C’est Sylvia Beach qui accomplit l’un des gestes les plus audacieux de l’histoire littéraire du XXe siècle en publiant Ulysses de James Joyce à Paris en 1922, alors que le livre rencontrait ailleurs censure et refus des éditeurs. À quelques rues de là, Gertrude Stein et Alice B. Toklas tenaient leur célèbre salon, autre foyer de l’avant-garde où écrivains, peintres et collectionneurs se rencontraient, s’admiraient, se jugeaient et parfois se détestaient.
Ezra Pound était l’un des grands passeurs de cette communauté. Il écrivait, bien sûr, mais il lisait aussi les manuscrits des autres, les corrigeait, présentait les écrivains les uns aux autres et défendait les talents qu’il estimait. Son intervention dans le manuscrit de The Waste Land de T. S. Eliot fut déterminante. John Dos Passos, ami et parfois compagnon de route de Hemingway, appartenait lui aussi à cet univers d’Américains qui découvraient parfois mieux leur propre pays en le regardant depuis l’Europe. John Steinbeck, légèrement plus jeune et moins directement associé au premier cercle parisien des années vingt, prolongera à sa manière cette tradition des écrivains américains fascinés par Paris.
Et puis il y avait Man Ray, arrivé de New York en 1921, photographe, peintre, expérimentateur, compagnon des dadaïstes et des surréalistes. Avec lui, les frontières entre littérature, photographie, peinture, cinéma, poésie et vie quotidienne s’effaçaient. L’œuvre continuait dans le café, le café continuait dans la rue, et la rue pouvait continuer dans une chambre d’hôtel.
C’est ici qu’entre pleinement dans l’histoire l’Hôtel La Louisiane, au 60 rue de Seine, à l’angle de la rue de Buci, au cœur même de cette géographie littéraire. L’Odéon, les quais, les librairies, les cafés, Saint-Germain et Shakespeare and Company se trouvaient à quelques minutes de marche. Il faut imaginer ce quartier non comme le musée qu’il est parfois devenu dans notre mémoire, mais comme un organisme vivant : on descendait d’une chambre, on traversait une rue, on retrouvait un écrivain chez un libraire, un peintre dans un café, un ami dans un restaurant, puis on remontait continuer la conversation dans une chambre.
La mémoire de La Louisiane raconte ainsi des soirées prolongées derrière les portes de l’hôtel lorsque les cafés fermaient ou lorsque quelques bouteilles permettaient de poursuivre plus librement les discussions. Le whisky circulait, on parlait littérature, peinture, politique, argent — souvent du manque d’argent —, on lisait les pages écrites dans la journée, on critiquait les phrases des autres, on se disputait et l’on refaisait le monde jusqu’à une heure déraisonnable. Hemingway, Fitzgerald, Pound, Eliot, Dos Passos, Man Ray et les autres appartiennent à cette vaste famille littéraire du quartier, même s’il serait artificiel d’imaginer qu’ils se trouvaient tous au même instant autour de la même bouteille.
Et puis il y eut Henry Miller. Il arrive à Paris au début des années 1930, un peu plus t**d que le premier noyau de la Génération perdue. Au sens strict, il appartient donc davantage à sa descendance immédiate qu’au premier cercle des expatriés des années vingt. Mais il en partage l’essentiel : le rejet de l’Amérique conventionnelle, la pauvreté, l’errance, le goût de la liberté, le refus de la respectabilité et cette conviction que la littérature devait se confondre avec la vie. Avec Miller, l’histoire de La Louisiane prend surtout une dimension particulière, car c’est dans Tropique du Cancer, publié à Paris en 1934, que surgit noir sur blanc l’expression qui donne à toute cette histoire son merveilleux parfum de légende. Miller se retrouve face à l’Hôtel de Louisiane et évoque cette vieille maison connue des « bad boys of the Rue de Buci » — les « mauvais garçons de la rue de Buci ».
L’expression est donc bien plus précieuse qu’un simple surnom transmis oralement : elle appartient à la littérature elle-même et elle est directement associée par Henry Miller à La Louisiane. Miller ne fournit pas dans ce passage la liste officielle de ces « mauvais garçons » ; il serait donc abusif de prétendre qu’il désignait nominativement Hemingway, Fitzgerald, Pound, Eliot, Dos Passos ou Man Ray. Mais la formule semble avoir été inventée pour cette population mouvante d’écrivains, d’artistes, d’exilés volontaires et de noctambules qui occupaient quelques rues de la rive gauche et dont les destins ne cessaient de se croiser. Hemingway, Henry Miller, Scott Fitzgerald, Joyce, Ezra Pound, T. S. Eliot, John Dos Passos, Man Ray ; autour d’eux Zelda Fitzgerald, Gertrude Stein, Alice B. Toklas, Sylvia Beach et tant d’autres : ils ne constituaient pas un club avec une carte de membre, mais une famille littéraire, faite d’amitiés, d’admirations, de rivalités, de ruptures et de rencontres.
La rue de Buci elle-même semblait destinée à devenir le théâtre de cette vie. Bien avant Hemingway et Miller, Guillaume Apollinaire l’avait déjà décrite comme une rue chère aux poètes de sa génération. Une génération de poètes y succédait ainsi à une autre : Apollinaire avant la guerre ; Hemingway, Fitzgerald et les expatriés dans les années vingt ; Miller dans les années trente ; puis, après la Seconde Guerre mondiale, Sartre, Beauvoir, Gréco, les écrivains, les musiciens de jazz et toute la mythologie de Saint-Germain-des-Prés. La Louisiane se trouve précisément au point où toutes ces générations semblent se superposer.
Hemingway et Miller donnent d’ailleurs deux visages complémentaires de Paris. Chez Hemingway, la ville est reconstruite par le souvenir : le Paris de la jeunesse, où l’on pouvait être pauvre tout en se sentant immensément riche de livres, d’amitiés, de discussions et de temps. Chez Miller, Paris est plus charnel, plus anarchique, parfois plus sale, plus affamé : les chambres d’hôtel, les restaurants lorsqu’on n’a rien mangé, les rues humides, les corps, les cafés et les nuits deviennent directement matière littéraire. Mais les deux écrivains disent finalement quelque chose de semblable : Paris permettait de devenir celui que l’on voulait être.
Et c’est peut-être cela qui explique la place singulière de La Louisiane. L’hôtel n’était pas séparé du quartier : ses chambres étaient le prolongement des rues. On quittait Shakespeare and Company et Sylvia Beach, on traversait l’Odéon, on descendait vers Saint-Germain, on retrouvait Hemingway ou Fitzgerald dans un café, Pound avec un manuscrit, Man Ray avec un appareil photographique, Joyce absorbé dans son propre monde ; puis la conversation pouvait se poursuivre rue de Seine, rue de Buci, devant un verre, puis une bouteille, puis dans une chambre. Le lendemain, une phrase entendue pendant la nuit pouvait se retrouver dans un roman. Une correction de Pound pouvait transformer un poème. Une décision de Sylvia Beach pouvait faire paraître Ulysses. Une photographie de Man Ray pouvait changer notre façon de regarder un visage. Et personne ne savait encore tout à fait que ces hommes et ces femmes deviendraient des monuments.
Avant Internet, avant les réseaux sociaux, avant les communications instantanées, quelques rues de Paris constituaient déjà un réseau intellectuel mondial. On y croisait des Américains, des Irlandais, des Anglais, des Français ; des écrivains inconnus devenaient célèbres, des œuvres réputées impubliables trouvaient un éditeur, et les idées circulaient aussi rapidement que les bouteilles. Ils étaient jeunes, ils avaient des manuscrits, peu d’argent, beaucoup d’ambition et souvent du whisky.
Hemingway se souviendra d’un Paris où « nous étions jeunes ». Quelques années plus t**d, Henry Miller regardera La Louisiane et verra le repaire des « bad boys of the Rue de Buci ». Entre ces deux images tient toute une mythologie de Saint-Germain-des-Prés : la littérature, les librairies, les cafés, les chambres d’hôtel, les amitiés, les brouilles, les désirs, les nuits et cette conviction insolente que créer valait bien le risque de mener une vie déraisonnable.
Paris était une fête. Saint-Germain-des-Prés en était l’une des scènes. Et à l’angle de la rue de Seine et de la rue de Buci, les mauvais garçons avaient leur hôtel : La Louisiane !