18/09/2026
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# LETTRE OUVERTE
Avant de construire demain, regardons ceux qui tiennent encore debout aujourd'hui.
Je suis hôtelière-restauratrice au Bugue.
Je ne suis ni économiste, ni élue, ni spécialiste du développement territorial.
Je suis simplement une femme qui travaille chaque jour avec son mari pour faire vivre un hôtel, un restaurant, accueillir des visiteurs, participer à l'économie locale et faire vivre un patrimoine qui fait partie de l'identité de notre commune.
Si je prends aujourd'hui la plume, ce n'est pas uniquement pour parler de mon entreprise.
Personne ne m'a demandé d'écrire cette lettre.
Je ne prétends pas parler au nom de tous.
Mais au fil des années, des échanges, des rencontres et des confidences entre commerçants, artisans, restaurateurs, hôteliers et petits entrepreneurs, j'ai entendu les mêmes inquiétudes revenir encore et encore.
Cette lettre part de mon expérience personnelle, mais elle porte aussi la voix de nombreux professionnels qui vivent aujourd'hui des réalités similaires et qui, bien souvent, n'osent plus les exprimer publiquement.
Et aujourd’hui, j’ose …. :
Chaque matin, ma journée commence vers 7 heures.
Je prépare les petits-déjeuners.
Je fais les chambres.
J'assure la réception.
Je réponds aux réservations.
Je traite les appels, les e-mails, les commandes, les relations fournisseurs et l'administratif.@
Accueillir les clients à l’hôtel
Préparer et Assurer le service au restaurant le soir.
Fermer l'établissement.
Mes journées se terminent rarement avant 22 h 30.
Et le lendemain, tout recommence.
Je ne suis pas un cas isolé.
C'est devenu le quotidien de nombreux chefs d'entreprise.
Pourtant, beaucoup imaginent encore que les commerçants augmentent leurs prix pour gagner davantage ou qu'ils n'ont qu'à embaucher pour alléger leur charge de travail.
La réalité est tout autre.
Lorsque nous avons repris notre établissement, nous étions cinq à le faire fonctionner.
Trois salariés travaillaient à nos côtés.
Mon mari et moi n'étions déjà pas rémunérés afin de permettre à l'entreprise de se développer, d'investir et de préserver l'emploi.
Aujourd'hui, malgré tous les efforts fournis, malgré les sacrifices personnels, malgré les heures de travail toujours plus nombreuses, nous ne sommes plus que deux.
Deux personnes pour faire fonctionner un hôtel et un restaurant.
Et nous ne sommes toujours pas rémunérés.
Cette phrase est difficile à écrire.
Mais elle résume à elle seule la réalité économique de nombreuses petites entreprises.
Nous avons toujours privilégié l'entreprise.
Nous avons toujours privilégié l'emploi.
Nous avons toujours privilégié nos engagements.
Mais aujourd'hui, les marges ne permettent plus de supporter les mêmes charges qu'autrefois.
Ce n'est pas un manque de volonté.
C'est un manque de capacité économique.
Les assurances augmentent.
L'énergie augmente.
Les matières premières augmentent.
Les charges augmentent.
Les contraintes administratives augmentent.
Tout augmente.
Sauf notre capacité à absorber ces hausses.
et cela est le cas pour de nombreux commerçants et artisans …..
Nous n'augmentons pas nos prix pour nous enrichir.
Nous les augmentons parce que nous sommes obligés de suivre l'explosion des coûts.
Et malgré cela, beaucoup d'entre nous ne vivent plus correctement de leur métier.
Nous travaillons davantage.
Pour gagner parfois moins.
Et cette réalité ne concerne pas uniquement l'hôtellerie-restauration.
Elle touche les artisans, les commerçants, les indépendants, tous ceux qui font vivre nos centres-bourgs.
Dans le même temps, le pouvoir d'achat des ménages diminue.
Les habitudes de consommation changent.
Les séjours sont plus courts.
Les dépenses sont davantage réfléchies.
Le moindre imprévu peut fragiliser une saison entière.
Nous l'avons vécu cet été, qui a aussi été impacté par la canicule qui a eu des conséquences économiques.
En juillet 2026, pourtant considéré comme l'un des mois les plus importants de l'année, notre taux d'occupation n'a été que de 68 %.
Pour certains, cela semblera satisfaisant.
Pour un hôtel, en pleine saison touristique, c'est un signal d'alerte.
Parce que juillet et août sont censés permettre de compenser les mois les plus difficiles du reste de l'année.
Lorsque même le cœur de saison devient fragile, c'est tout l'équilibre économique qui est remis en question.
De plus la canicule a également profondément marqué cette année.
Aujourd'hui, les voyageurs recherchent légitimement davantage de confort et de fraîcheur.
Mais comment investir lorsque l'on peine déjà à dégager des marges ?
Comment financer des travaux importants dans une bâtisse datant de 1862 ?
Comment installer certains équipements lorsque les contraintes liées au patrimoine et aux prescriptions des Architectes des Bâtiments de France rendent les projets extrêmement complexes et coûteux ?
On nous demande de nous adapter.
Mais encore faut-il en avoir les moyens.
Et c'est précisément pour cette raison que je m'interroge aujourd'hui sur l'avenir économique de notre territoire.
Je ne suis pas contre les nouveaux projets.
Je ne suis pas contre les nouveaux entrepreneurs.
Je ne suis pas contre la concurrence.
Je suis simplement pour le bon sens.
Le Bugue compte déjà une offre touristique importante : hôtels, campings, gîtes, chambres d'hôtes, Airbnb, locations saisonnières, restaurants et commerces.
Autrefois, notre commune comptait quatre hôtels.
Le Royal Vézère.
Le Vézère Lodge.
L'Hôtel de Paris.
Et notre établissement.
Aujourd'hui, le Royal Vézère a fermé ses portes.
Ses 53 chambres ont disparu de l'offre hôtelière locale.
Le bâtiment a été transformé en appartements.
Le Vézère Lodge a lui aussi disparu.
Ces fermetures ne sont pas des anecdotes.
Ce sont des signaux.
Des signaux qui devraient nous amener à réfléchir avant de développer davantage l'offre existante.
Dans le même temps, la restauration traverse les mêmes difficultés.
Le restaurant Fratelli Pasta, implanté depuis plusieurs années au Bugue, a annoncé sa fermeture.
Là encore, il ne s'agit pas d'une entreprise qui n'aurait pas essayé.
Il s'agit d'un établissement connu, implanté, qui a travaillé, investi et persévéré.
Et pourtant, cela n'a pas suffi.
Cette fermeture nous rappelle une réalité que beaucoup refusent encore de voir :
Aujourd'hui, même le travail, la passion, le professionnalisme et l'engagement ne garantissent plus la pérennité d'une entreprise.
On me répondra peut-être qu'un nouvel hôtel créerait des emplois.
Bien sûr.
Personne ne peut être contre la création d'emplois.
Mais la véritable question est la suivante :
**Ces emplois seraient-ils véritablement créés grâce à une nouvelle clientèle ou simplement au détriment des entreprises déjà en place ?**
Prenons un exemple simple.
Aujourd'hui, les deux hôtels encore en activité représentent 28 chambres.
Si un nouvel établissement de 30 chambres venait à s'installer, la capacité hôtelière doublerait quasiment du jour au lendemain.
Mais la clientèle, elle, ne doublerait pas.
Les habitants ne sont pas deux fois plus nombreux.
Les touristes ne sont pas deux fois plus nombreux.
Le pouvoir d'achat n'a pas doublé.
Alors que se passerait-il ?
Une même clientèle devrait simplement se répartir entre davantage d'acteurs.
Les emplois créés d'un côté pourraient fragiliser ceux qui existent déjà de l'autre.
Moins de chiffre d'affaires.
Moins d'investissements.
Moins de recrutements.
Moins de capacité à maintenir les emplois existants.
Et parfois, à terme, de nouvelles fermetures.
La véritable question n'est donc pas de savoir combien d'emplois un projet pourrait créer.
La véritable question est de savoir combien d'emplois déjà existants il risque de mettre en difficulté.
Je crois également que la municipalité et les acteurs du développement économique ont un rôle important à jouer.
Non pas pour empêcher d'entreprendre.
Non pas pour fermer la porte à de nouveaux projets.
Mais pour accompagner, orienter et informer.
Car entreprendre représente souvent l'investissement d'une vie.
Des économies.
Des emprunts.
Des années de travail.
Des sacrifices personnels et familiaux.
Avant de lancer un porteur de projet dans une activité déjà fortement représentée, il me semble essentiel de lui présenter la réalité du marché local.
Le nombre d'entreprises déjà présentes.
L'évolution de la fréquentation touristique.
Les besoins réels du territoire.
Les secteurs déjà fortement représentés.
Les activités qui, au contraire, manquent encore à notre commune.
Parce qu'accompagner un entrepreneur, ce n'est pas simplement lui délivrer une autorisation.
C'est aussi lui donner toutes les clés pour évaluer les opportunités mais également les risques.
Je suis convaincue qu'un développement économique réussi ne consiste pas à multiplier les activités identiques.
Il consiste à créer de la complémentarité.
De la diversité.
De la valeur ajoutée.
Des services nouveaux.
Des raisons supplémentaires de venir, de consommer et de rester sur notre territoire.
Car lorsqu'un commerce ferme quelques années après son ouverture, personne n'y gagne.
Ni l'entrepreneur.
Ni les salariés.
Ni les commerçants déjà présents.
Ni la commune.
Le véritable succès n'est pas d'ouvrir un commerce de plus.
Le véritable succès est de créer les conditions pour qu'il soit encore là dans dix ans.
Aujourd'hui, beaucoup de commerçants, d'artisans, d'hôteliers et de restaurateurs sont épuisés.
Physiquement.
Mais aussi psychologiquement.
Cette fatigue-là ne se voit pas.
La peur de ne pas investir.
La peur d'une mauvaise saison.
La peur d'une hausse supplémentaire.
La peur de ne plus pouvoir tenir.
La peur de tout perdre malgré des années de travail.
Nous ne sommes pas des machines.
Nous ne sommes pas des chiffres.
Nous sommes des femmes et des hommes qui portent leur entreprise, leurs salariés, leurs clients et leurs familles à bout de bras.
Nous n'avons pas besoin qu'on nous admire.
Nous avons simplement besoin que notre réalité soit comprise.
Cette lettre n'est pas celle d'une hôtelière qui défend son établissement.
C'est celle d'une entrepreneure qui s'inquiète pour l'avenir de tous ceux qui se lèvent chaque matin pour faire vivre nos commerces, nos ateliers, nos restaurants, nos hôtels et nos services de proximité.
Parce que lorsque les petits entrepreneurs s'épuisent, c'est tout un territoire qui s'appauvrit.
Et parce qu'un village vivant ne se construit pas seulement avec de nouveaux projets.
Il se construit aussi en permettant à ceux qui existent déjà de continuer à vivre.
Alors avant de nous demander combien de nouveaux hôtels, de nouveaux restaurants ou de nouveaux commerces nous pouvons encore ouvrir,
**demandons-nous pourquoi ceux qui existent déjà ont de plus en plus de mal à survivre.**
Car un commerce qui ferme n'est jamais seulement une entreprise qui disparaît.
C'est un emploi.
C'est un savoir-faire.
C'est une famille.
C'est une histoire.
C'est un morceau de la vie de notre commune qui s'éteint.
**Créer est une bonne nouvelle.**
**Faire durer devrait être notre priorité.**
**Sabrina**
*Hôtelière-restauratrice au Bugue*
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