21/11/2018
Voilà chers amis, la porte de la Barcarola se referme doucement sur les derniers partants de
cette dernière soirée, laissant, sans le savoir, derrière eux, en empreinte dans nos cœurs, le souvenir
de leurs joies, de leurs peines et des bonnes surprises que la vie leur a réservées tout au long de
notre parcours commun.
Les lumières de la cuisine s'éteignent et, dans un souffle, emportent avec elles les visages de
tous ceux qui ont œuvré pour faire, de ce petit espace, le centre névralgique destiné à promouvoir au
travers de leur savoir-faire, une idée, un état d'esprit, une recherche personnelle propices à
approcher au plus près le plaisir gustatif et visuel.
S'évanouissent, aspirées elles aussi, les traces de leur stress et de leur courage, de leur
fatigue et de leur volonté, de leurs cris et de leurs clameurs, de leurs réussites et de leurs déceptions
confondues dans un refrain murmuré qui nous évoque la vie que nous avons partagée.
Le four à bois s'est éteint lui aussi, mais il apporte encore une douce chaleur évoquant celle
du devoir quotidien qui nous a guidé et soutenu depuis presque 40 ans.
Sa bonne odeur rassurante de bois brûlé mêlée aux effluves appétissantes des mets qui y ont
gratiné ce soir, emplit mes narines et m’apaise, avant de s'évanouir aspirée par la cheminée avec les
dernières fumerolles de quelques braises virant au cramoisi.
Les salles sont encore éclairées révélant cruellement l'absence des femmes et des hommes
qui s'y sont succédés et qui y ont déversés, sans compter, pêle-mêle, compétence, patience et
bonne volonté.
En mettant le doigt sur l'interrupteur, comme si les choses avaient gardé en mémoire les
gestes répétés par tous ceux qui les ont touchées, leurs yeux, leurs sourires, leurs visages, viennent
soudain percuter ma mémoire et ouvrent la porte à des souvenirs futiles et singuliers, mais dévoilant
par un détail, chaque personnalité, chaque caractère.
Puis, ils déferlent sur une tarentelle transalpine autour des chaises et des tables, entonnant
d'une même voix, le même credo, la même gentillesse, le même plaisir de faire plaisir pour enfin,
quand les lumières des sécurités prennent le relais, s'estomper doucement dans le clair obscur des
veilles de nuit.
Ça y est, je ferme la porte derrière moi, j'ai une dernière fois fait mon tour de contrôle :
portes, fenêtres, eau, gaz, tableau électrique... ce soir, pas de caisse, non, plus... de caisses !!!
Ce soir, dernier soir, nous avons symboliquement honoré tous nos clients au travers de ceux
qui, plus proches ou plus disponibles, nous ont fait le plaisir de venir partager un dernier frichti, une
dernière bouteille. Un dernier regard qui n'en finit pas d'en finir, une osmose qui ne veut pas
s'étioler. Et pourtant c'est la dernière !... il le faut bien!
Le système d'alarme est enclenché, je laisse sous sa surveillance les lieux, matériels et objets
maintenant dépouillés des âmes qui les activaient, qui les dirigeaient. Ils sont maintenant
disponibles pour servir, à nouveau, ceux qui sauront les réanimer, en instillant patiemment leur
inventivité pour en recueillir des fruits personnalisés, dignes de leurs exigences.
En tournant le dos pour m'éloigner, mon regard accroche fugitivement les écussons des
reconnaissances professionnelles, collés sur la vitre, attribuées année après année, afin de valoriser
une constance journalière de qualité. Une bouffée de souvenirs vient m'envahir à ce moment,
porteuse de tous vos mercis, de tous vos encouragements, de toutes vos satisfactions.
Viennent enfin, enchaînés, l’apaisement, la fierté du devoir accompli, l'aboutissement de la
mission confiée il y a longtemps par celle qui, après en avoir tant rêvé, s'est investie avec courage
et détermination pour en faire un projet solide. Son bon-sens fédérateur et son optimisme
visionnaire ont permis de transformer un songe, en une réalité singulière porteuse d'espoir.
Je lève la tête, un dernier regard vers son dernier lieu de vie, une fulgurance, son rire, sa
voix dans ma tête ( bravo Stefi, tu y es arrivé !). Je ris aussi !.... ( si, grazie mamma, mais les enfants
m'ont beaucoup aidés). Et maintenant... bon vent, à la nouvelle équipe!!! Je passe la barre, la
lunette et le compas aussi. La coque est étanche et les voiles seront neuves.
Je m'éloigne en levant la main, puis jette les clefs dans la rivière. Ciao la Barcarola uno.
Stefano Mariani 30 Septembre 2018