05/08/2026
Les femmes âgées, ces victimes de violences conjugales que la société refuse de voir
Depuis des décennies elles subissent les coups, les insultes, le mépris et l'emprise, mais on ne les compte même pas. Josy et Geneviève, 76 ans, ont accepté de raconter à Mediapart plusieurs vies entières passées sous la domination d'un conjoint violent. Leur témoignage, glaçant, révèle un angle mort total de notre société : celui des violences faites aux femmes âgées, ignorées par les enquêtes, par les pouvoirs publics et par une bonne partie du travail social lui-même.
Il faut le dire tout net : ce silence n'est pas un hasard, c'est un choix politique. Pendant qu'on célèbre à grand bruit les avancées contre les violences conjugales, on continue tranquillement d'exclure des radars toute une génération de femmes. L'étude Cadre de vie et sécurité du ministère de l'Intérieur ne prend même pas en compte les femmes de plus de 75 ans. Les grandes enquêtes nationales de référence s'arrêtent, selon les cas, à 59 ou 74 ans. Résultat : au Centre d'information sur les droits des femmes et des familles (CIDFF) de Paris, les femmes séniors ne représentent que 4 % des personnes reçues, alors qu'elles sont massivement concernées.
Une violence de plusieurs décennies, banalisée par une société patriarcale
Josy a reçu sa première gifle à 18 ans, juste après avoir accouché d'une petite fille morte peu après sa naissance. Depuis, les violences psychologiques, puis physiques, ont continué pendant des décennies : humiliations, coups, morsure jusqu'au sang alors qu'elle était déjà âgée. Geneviève, elle, a vu son mari les isoler de sa famille, saccager la maison, la rabaisser sans relâche, jusqu'à lui faire perdre le goût de vivre.
Ce que racontent ces deux femmes, ce n'est pas un accident de la vie conjugale : c'est le produit d'une éducation qui a martelé à des générations de femmes qu'elles devaient « faire famille » à tout prix, se soumettre au « chef de famille », être « au service de ». Josy résume cette assignation avec une lucidité terrible : « Pour lui, il était le mâle et je n'existais que pour le servir. » Cette hiérarchie entre les sexes, on ne l'a pas laissée dans le passé : elle continue de broyer des femmes aujourd'hui, sous prétexte qu'elles sont « d'une autre génération ».
Élisabeth Liotard, directrice de l'association Viffil-SOS Femmes, le confirme : à force d'être rabaissées pendant si longtemps, ces femmes perdent confiance dans leur propre jugement et finissent par trouver « normales » des violences qui durent depuis trente ou quarante ans. Une étude menée à La Réunion donne la mesure des dégâts : 53 % des victimes présentent une dépression, 75 % un syndrome de stress post-traumatique. Une autre enquête, réalisée par la plateforme Opale Care auprès de plus de 4 000 femmes, montre que les femmes de plus de 60 ans en couple hétérosexuel sont surexposées à presque toutes les formes de violences conjugales : 94 % déclarent des violences psychologiques, 74 % des violences physiques, 71 % des violences dites vicariantes impliquant les enfants, et 39 % des violences économiques, avec des taux systématiquement supérieurs à la moyenne nationale.
Un déni d'État qui organise l'invisibilité
Ce n'est pas seulement la société qui ferme les yeux, ce sont les institutions elles-mêmes qui organisent cette invisibilité. Le président du Haut Conseil de la famille, de l'enfance et de l'âge parle à ce sujet d'une « invisibilité intersectionnelle », née du croisement entre âgisme et sexisme. Une étude nationale sur les morts violentes au sein du couple révélait qu'en 2024, 26 % des cas concernaient des personnes de plus de 70 ans. Un chiffre énorme, largement passé sous silence dans le débat public, où les violences conjugales relayées dans les faits-divers concernent presque toujours des femmes de moins de cinquante ans.
Des député·es ont interrogé plusieurs gouvernements successifs sur cet « angle mort statistique », sans obtenir de réponse satisfaisante. Le constat est resté identique d'une législature à l'autre : les grandes enquêtes de victimation, bornées à 74 ou 75 ans, laissent de côté une population pourtant exposée. Combien de féminicides de femmes âgées faudra-t-il encore pour que l'État se décide enfin à compter correctement ses victimes ?
Isolement, dépendance économique, culpabilité : un piège à plusieurs verrous
Le départ à la retraite ou celui des enfants du foyer sont des moments identifiés comme particulièrement dangereux : les femmes se retrouvent alors seules, en permanence, avec leur conjoint violent, souvent sans les outils numériques ni les réseaux sociaux qui permettraient de rompre l'isolement. S'ajoute à cela une dépendance économique organisée par des décennies d'inégalités : ces femmes ont peu travaillé, leurs retraites sont faibles, les biens sont le plus souvent au nom du conjoint, et l'accès à l'argent leur a parfois été retiré depuis longtemps. Josy raconte avoir dû envisager le divorce avec moins de 1 000 euros de retraite mensuelle pour tout horizon.
Partir, à cet âge, ce n'est pas seulement quitter un homme violent, c'est perdre une maison, des souvenirs, des habitudes de toute une vie, et affronter le regard de l'entourage. Certaines femmes, même propriétaires et financièrement autonomes comme Geneviève, restent piégées par la culpabilité qu'on leur a inculquée : culpabilité de mettre le conjoint « à la rue », de le priver d'un accompagnement, alors que lui n'a jamais eu ce genre de scrupules à leur égard.
Un système de santé et de prise en charge à reconstruire
Les professionnel·les de santé eux-mêmes reconnaissent leur frilosité à poser la question des violences aux femmes âgées, par peur de faire s'effondrer une patiente qui réaliserait soudain avoir vécu quarante ans de maltraitance. Ce n'est pas de la pudeur, c'est un manque de formation généralisé, chez les aides à domicile, les personnels chargés des dossiers retraite ou les audioprothésistes, qui croisent pourtant ces femmes régulièrement et pourraient, s'ils étaient formés, repérer bien plus tôt les situations de danger.
Quand une femme âgée décide enfin de partir, encore faut-il qu'un hébergement adapté existe. Or les dispositifs collectifs d'urgence sont largement inadaptés à leur âge et à leurs difficultés physiques. Quant aux hommes violents séniors, la question reste entière : la justice elle-même reconnaît qu'il est difficile de les placer en garde à vue ou d'engager des poursuites, tandis qu'un placement en établissement peut exposer d'autres personnes âgées à de nouvelles violences.
Sortir du silence, une question de survie
Malgré tout, des femmes s'en sortent. Josy a fini par partir, entourée de ses enfants, petits-enfants et d'un groupe de parole, avec la police prévenue du danger le jour du départ. Elle a aujourd'hui retrouvé l'envie de vivre. Geneviève a engagé une procédure de divorce, poussée par un médecin qui lui a dit sans détour qu'il fallait arrêter de réfléchir et passer à l'acte.
Ces trajectoires montrent qu'il ne suffit pas de compter sur la bonne volonté individuelle de quelques associations ou de quelques soignant·es engagé·es. C'est un choix de société qui doit être fait : financer des enquêtes qui n'excluent plus les femmes de plus de 75 ans, former massivement tous les professionnels qui croisent ces femmes, créer des hébergements d'urgence adaptés à leur âge, et cesser de traiter la vieillesse des femmes comme un motif d'invisibilité supplémentaire. Tant qu'on continuera à détourner le regard, ce sont des vies entières de femmes qui continueront d'être sacrifiées sur l'autel d'une domination masculine qu'on refuse encore de nommer.
Sources : Mediapart, Agevillage, UNSA Retraités, Haut Conseil de la famille, de l'enfance et de l'âge (HCFEA)
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