Henri jocelyn Mahatody

Henri jocelyn Mahatody Administrateur civil en Chef

23/11/2025

Repenser la relation Maires – Représentants de l’État à la lumière d’Erving Goffman.
Dans le cadre du processus de la decentralisation à Madagascar, le rapport entre élus locaux ( Maires) et Représentants du pouvoir peut constituer un objet d'analyse pour le chercheur en sociologie. Ainsi, la proposition de relecture goffmanienne de la relation entre Maires et Représentants de l’État, en montrant comment la pensée d’Erving Goffman, permet d’enrichir l’analyse au-delà du cadre institutionnel.
L'intérêt de cet article est d’éclairer les jeux des acteurs dans le contexte de la decentralisation en essayant d'articuler avec le processus de la decentralisation.
De ce fait, l’approche d’Erving Goffman, fondée sur une "microsociologie des interactions", met en avant la dimension situées, rituelles et dramaturgiques des échanges. Elle permet d’aborder la relation entre Maires et Représentants de l’État RE:(Préfet, Chefs de district ) comme un jeu d’interactions structurées par des rôles, des attentes normatives, des rites de face et des stratégies de mise en scène.
1️⃣ La scène institutionnelle comme "cadre" (frame).
En s’appuyant sur Frame Analysis (1974), on peut considérer que les "interactions entre Maires et RE se déroulent dans différents cadres d’expérience :
-Cadre officiel : réunions préfectorales, cérémonies, comités de pilotage. → Interaction très codifiée, forte ritualisation, respect des protocoles.
-Cadre semi-officiel : négociations informelles, déjeuners de travail, échanges téléphoniques.→ Plus grande marge de manœuvre, jeux de coalition, rééquilibrage du rapport de force.
-Cadre officieux : sociabilités locales, relations personnelles, réseaux partisans.→ Les identités sociales et politiques deviennent centrales ; les statuts institutionnels s’atténuent.
En fait, Goffman souligne que comprendre une interaction exige d’identifier le cadre pertinent, sans quoi l’on interprète mal les comportements.
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2️⃣ Jeux de rôles et dramaturgie du pouvoir.
Dans "La Mise en scène de la vie quotidienne", Goffman montre que les acteurs sociaux jouent des rôles et mobilisent une mise en scène adaptée à la situation.
Pour les Maires :
-Rôle de porte-voix du territoire,
-Rôle de gestionnaire pragmatique,
-Rôle de notable local, souvent dans une relation de proximité avec la population,
Pour le Représentant de l’État (Préfet, Chefs de district) :
-Rôle de garant de la légalité,
-Rôle de metteur en cohérence des politiques nationales,
-Rôle de superviseur, parfois perçu comme un contrôleur,
Ces rôles ne sont pas seulement institutionnels : ils sont joués, ajustés, incorporés selon les situations.
-Avant-scène / coulisses.
Avant-scène : discours officiels,signatures, visites ministérielles → gestion des impressions.
- Coulisses : négociations, tensions, recherche de compromis → dévoilement partiel des stratégies.
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3️⃣ Gestion de la “face” : coopération et conflits à bas bruit.
Dans Les Rites d’interaction (1967), Goffman a insisté sur la nécessité de préserver la face, c’est-à-dire l’image sociale valorisée.
Dans les relations Maires– RE:
Critiquer un préfet publiquement ↔ atteinte à sa face institutionnelle.
Refuser un arbitrage ↔ menace à la face du maire en tant que responsable local.
Accorder une subvention ou faciliter une procédure ↔ geste de reconnaissance mutuelle.
La coopération est donc souvent maintenue par : les rites d’évitement (ne pas humilier l’autre publiquement) les rites de réparation (excuses, lettres officielles, réunions destinées à “remettre à plat”) les rites d’affiliation (marque de respect, reconnaissance du statut).
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4️⃣. Les interactions comme “ordre négocié”.
Goffman a montré que l’ordre social est toujours partiellement négocié.
Dans cette perspective :
Le pouvoir du RE n’est jamais absolu.
→ Le maire contrôle des ressources locales (réseaux, connaissance du terrain, légitimité politique). Il ne détient pas la maîtrise totale du processus décisionnel.
→ L’État contrôle des normes, des financements, des autorisations.
A cet effet, larelation peut être pensée comme un équilibre dynamique, où chacun tente de préserver : sa légitimité, sa face, ses marges d’action.
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5️⃣. Les “situations problématiques” : crises, désaccords, concurrence symbolique.
Goffman s’est intéressé aux moments où l’ordre interactionnel se dérègle.
Appliqué au cas étudié, cela concerne : les crises locales (catastrophes naturelles, violences urbaines, ) les conflits de compétences, les divergences partisanes, la concurrence médiatique (interviews, réseaux sociaux).
Ces moments rendent visibles les tensions latentes et la fragilité des interactions coopératives.
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➡️ Références de base d’Erving Goffman pour cette analyse.
☑️Ouvrages centraux.
1. La Mise en scène de la vie quotidienne, 2 tomes : La Présentation de soi (1959), Les Relations en public (1963).
2. Les Rites d’interaction (1967).
3. Asiles (1961) – pour comprendre les institutions comme mondes sociaux réglés.
4. Stigmate (1963) – utile pour analyser les réputations, les identités publiques.
5. Frame Analysis (1974) – fondamental pour penser les “cadres” d’interaction.
☑️Ouvrages secondaires utiles.
-Martuccelli, Danilo – Sociologies de l’individu (pour prolonger Goffman en sociologie politique).
-Dubet, François – Sociologie de l'expérience.
-B. Lahire – L’homme pluriel (pour articuler rôles et dispositions).
➡️ Conclusion : Ce que Goffman apporte à l’étude de la relation maire–État. Avec Goffman, l’analyse ne se réduit ni aux institutions, ni aux normes juridiques, ni aux stratégies politiques.
Elle devient l’étude :
-des mises en scène du pouvoir.
-des ajustements mutuels.
-des rites de coopération,
-des négociations de face,
-des cadres d'interaction qui donnent sens aux comportements,
Cela permet de comprendre la relation comme un "système d’interactions multiformes", cohérent avec votre problématique initiale.

17/11/2025

Décentralisation à Madagascar : de la royauté à l’État contemporain‎‎, entre continuité socioculturelle et recompositions politiques.
La question de la décentralisation à Madagascar suscite un paradoxe : officiellement, les régimes successifs affirment une volonté de « décentralisation poussée », mais, dans la pratique, l’État reste largement centralisé. Cette tension peut être comprise grâce à une lecture sociologique des transformations historiques de l’organisation territoriale malgache.
Pour mieux expliquer l'historicité de la décentralisation à Madagascar, on peut s'inspirer des travaux d’auteurs en sociologie politique tels que Max Weber (bureaucratie et domination), Pierre Bourdieu (pouvoir symbolique et structures sociales), Jean-François Bayart (politique du “politique du ventre” en Afrique), ou encore Gilles Favarel-Garrigues et Jean-Pierre Olivier de Sardan (gouvernance et pratiques locales). Ainsi, on peut montrer comment la décentralisation malgache reflète "une hybridation entre traditions politiques locales et logiques étatiques modernes".
1️⃣ La royauté malgache : une proto-décentralisation socioculturelle.
Sous les monarchies — notamment le royaume merina aux XVIIIᵉ–XIXᵉ siècles — Madagascar présente une organisation territoriale hiérarchisée, mais pas uniforme.
1.1. Le système des fokon'olona
Le fokon’olona, communauté locale auto-organisée, constitue l’un des plus anciens dispositifs de gestion collective.
Il fonctionne sur une base communautaire, fondée sur la parenté, le territoire et les alliances. Les décisions y sont collégiales (kabary), ce qui illustre une forme d’autogouvernance. Dans une perspective sociologique, ce système s’apparente à ce que Elinor Ostrom nomme la "gouvernance des biens communs": des règles locales légitimes permettant la gestion autonome du territoire.
1.2. Centralisation monarchique et délégation
Le pouvoir royal merina cherche à centraliser l’autorité :
-création des andriana, mpanjaka et gouverneurs locaux ;
-imposition de tributs et corvées (fanompoana).
Mais cette centralisation s’appuie sur des structures préexistantes, produisant un système mixte :
"une centralisation royale reposant sur une décentralisation socioculturelle."
2️⃣ La colonisation française : une décentralisation de façade
2.1. L’administration coloniale
La colonisation (1896–1960) introduit une organisation administrative inspirée du modèle français :
-provinces, districts, communes ; chefs de canton et chefs de village nommés par l’administration.
Selon Max Weber, il s’agit d’une bureaucratie rationnelle-légale. Pourtant, la France renforce la centralisation à travers le gouverneur général. La décentralisation est ici essentiellement instrumentale : elle facilite le contrôle territorial.
2.2. Transformation du fokon’olona
Le fokon’olona est réinterprété comme un relais administratif colonial, ce que l’anthropologie politique appelle un processus d’“étatisation des institutions traditionnelles” (Olivier de Sardan). Ainsi, la colonisation crée un dualisme administratif : une administration centralisée ; des institutions locales traditionnellement légitimes mais politiquement contrôlées.
3️⃣. Depuis l’indépendance : cycles politiques et décentralisations successives.
3.1. Premières républiques : centralisation renforcées.
Les premières décennies post-indépendance (1960–1975) sont marquées par : un État fort et centralisé (phénomène analysé par Bayart comme un maintien des logiques de l’État importé) ; la marginalisation des institutions locales.
La logique jacobine héritée du modèle français prédomine.
3.2. Régime Ratsiraka (1975–1991) : la “décentralisation révolutionnaire”.
La Deuxième République promeut une décentralisation dite “poussée” : création des Fokonolona comme collectivités décentralisées ; renforcement idéologique du pouvoir populaire. Mais, sociologiquement, il s’agit d’une décentralisation encadrée :
l’État révolutionnaire cherche à capillariser son contrôle via des instances locales politisées: centralisme bureaucratique avec les présidents fivondronana, issu du système politique unique, dominé par l'Arema.
3.3. 1992–2000 : pluralisme politique et décentralisation formelle.
La Constitution de 1992 introduit :
les collectivités territoriales décentralisées (CTD) ; les premières élections communales. Cependant, comme le souligne Bourdieu, la décentralisation ne peut fonctionner sans capital institutionnel. Or Madagascar souffre :
-d’une faiblesse financière locale ;
-d’un manque de formation administrative ;
-d’un contrôle fort du pouvoir central sur les ressources.
3.4. 2004–2010 : provinces, régions et recompositions.
La création des régions (2004) réorganise le territoire mais traduit surtout :
-des luttes politiques pour le contrôle des élites locales ; un ajustement aux tensions centre–périphérie.
La tentative de donner du pouvoir aux provinces (1998) a été annulée après 2002, révélant une instabilité structurelle du schéma de décentralisation.
3.5. Périodes récentes : une décentralisation “émergente”.
Aujourd’hui, Madagascar adopte un modèle de décentralisation asymétrique, où les communes restent l’acteur local principal et les régions deviennent des structures politico-administratives intermédiaires ; le pouvoir central maintient un contrôle fort sur les budgets et nominations. Cela correspond à ce que Bayart nomme la "centralisation patrimoniale" : l’État central préserve les ressources stratégiques tout en affichant une rhétorique décentralisatrice.
➡️ Quelle forme de décentralisation est adaptée à la géopolitique interne de Madagascar ?
D’un point de vue sociologique, trois éléments doivent être pris en compte :
4.1. Un pays marqué par la diversité territoriale.
Madagascar présente : des identités régionales fortes ; des écarts socio-économiques importants ; une histoire politique différenciée entre Hautes Terres et côtes.
Une décentralisation uniforme (modèle français) est donc peu appropriée.
4.2. La persistance des légitimités locales.
Le fokon’olona et les autorités coutumières conservent une forte capacité d’action sociale et politique.
Selon Ostrom, les institutions durables sont celles qui s’appuient sur les pratiques locales.
4.3. La nécessité d’un État régulateur.
Le risque de fragmentation territoriale impose néanmoins un rôle structurant du centre, ce qui correspond à un modèle de décentralisation coopérative (inspiré des Länder allemands ou du modèle sud-africain).
Conclusion : une décentralisation qui oscille entre héritages et modernité.
La décentralisation malgache ne peut être comprise qu’en prenant en compte :
-l’héritage communautaire du fokon’olona ;
-les superpositions coloniales ;
-les tentatives postcoloniales souvent motivées par des enjeux politiques.
Madagascar a connu plusieurs décentralisations, non parce que les régimes ont changé, mais parce que chaque pouvoir tente d’adapter la gouvernance territoriale à : ses intérêts politiques, les rapports centre–périphérie, et les dynamiques sociales locales. La forme de décentralisation appropriée à la géopolitique malgache serait donc un modèle hybride, associant :
1. Autonomie locale réelle des communes et fokon’olona ;
2. Régions dotées de compétences stratégiques (aménagement, économie) ;
3. Un État central régulateur mais non contrôleur ;
4. Une reconnaissance des autorités traditionnelles comme partenaires de gouvernance.
Ce modèle respecte à la fois l’histoire, la sociologie des territoires et les exigences contemporaines de l’État moderne.

Au début des années 90, la réouverture de la filière sociologie à l'Université de Tananarive.La chute du mur de Berlin e...
19/06/2025

Au début des années 90, la réouverture de la filière sociologie à l'Université de Tananarive.

La chute du mur de Berlin et l'effondrement des régimes communistes ( marxiste politique) avaient effectivement entraîné des changements significatifs dans de nombreux pays, y compris Madagascar. Après des décennies de répression et de la pensée unique, la réouverture de la filière sociologie à l'Université d'Antananarivo a marqué un tournant important pour le paysage académique et intellectuel du pays. J'ai déjà entendu parler du Germain Rakotonirainy, Manandafy R, et surtout l'expression "rouge et expert".
Cette réouverture a permis aux étudiants et surtout des nouveaux bacheliers sans passer du service national hors force, le fameux SN..de s'engager dans une filière où les réflexions critiques et la diversification pour la compréhension des réalités sociales, politiques et économiques de Madagascar sont possibles...
La réouverture de la filière sociologie à l'Université de Tananarive ( Ankatso) a contribué à un ressourcement intellectuel dans un contexte où les idées nouvelles ( libéralisme économique; démocratisation; privatisation ; décentralisation...) et les débats sur le multipartisme ; le développement local ainsi que la bonne gouvernance étaient essentiels pour accompagner le processus de démocratisation en cours et l'élaboration des politiques publiques.
Actuellement, les étudiants au début des années 90 sont devenus non seulement responsables ( leaders des ONGs, administrateur civil, cadres, opérateurs économiques ; professionnel libéral...), mais également sociologue qui redevient peut être acteurs de la scène académique. En fait, ils peuvent désormais s'attaquer à des questions sociopolitiques cruciales, allant des inégalités sociales aux dynamiques culturelles, en passant par les enjeux de développement ainsi que la résilience collective...

Ainsi, l'essor de la sociologie a participé à émanciper la pensée à Madagascar, en offrant aux étudiants des outils pour analyser la société en transition inachevée, critiquer objectivement les discours dominant et envisager la possibilité des alternatives. La démocratisation favorise un pluralisme des idées, favorisant un débat public plus riche et inclusif, capital pour une démocratie naissante.

La fin de la pensée unique au début des années 90 a créé un espace où la diversité des idées et des opinions pouvait s'exprimer, permettant à Madagascar de se tourner vers un avenir où la contestation et la réflexion critique sont non seulement possibles mais essentielles au développement de la société.

16/06/2025
« L’impossible démocratie de marché », par Nancy Fraser.Si la démocratie n'est pas vendable alors... le libéralisme ains...
05/12/2024

« L’impossible démocratie de marché », par Nancy Fraser.

Si la démocratie n'est pas vendable alors... le libéralisme ainsi que l'individualisme voire même la décentralisation à quoi ces trois concepts sont bons...
« Cette crise de la démocratie à laquelle nous sommes confrontés ne tire pas ses origines de la seule sphère politique. On ne pourra la surmonter en refondant le sens civique, en cultivant le bipartisme, en renforçant l’“ethos démocratique”, en ranimant le “pouvoir constituant”, en libérant la force de l’“agonisme”… Ni autonomes ni simplement sectoriels, les maux démocratiques actuels constituent l’aspect spécifiquement politique de la crise généralisée qui engloutit l’ensemble de notre ordre social...»

Le suite de l'article dans le numéro de décembre, disponible en kiosques📰, sur notre site internet ou dans notre application mobile.📱

« L’impossible démocratie de marché », par Nancy Fraser.

En kiosques // par Nancy Fraser (décembre 2024)

15/11/2024

Les hommes ont probablement tendance à déclarer l’ensemble de leurs partenaires, quand les femmes ne citent que ceux qui ont véritablement compté.
Article en premier commentaire ↓

Retrouvailles avec l'esprit éclairé...Nitrobazihy amin'ny mon père, niaraka tany Mananara avaratra....
06/08/2024

Retrouvailles avec l'esprit éclairé...
Nitrobazihy amin'ny mon père, niaraka tany Mananara avaratra....

02/08/2024

📖 LECTURE – « Trahir » sa classe d'origine pour mieux la venger ? Annie Ernaux, Nobel de littérature, a fait résonner la voix des transfuges de classes. C'est un constat différent qu'établit la linguiste Laélia Véron avec sa collègue Karine Abiven. https://ow.ly/wfwB50SJeOh (abonnés)

02/08/2024

En août, on s’arrête, on réfléchit.

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