23/11/2025
Repenser la relation Maires – Représentants de l’État à la lumière d’Erving Goffman.
Dans le cadre du processus de la decentralisation à Madagascar, le rapport entre élus locaux ( Maires) et Représentants du pouvoir peut constituer un objet d'analyse pour le chercheur en sociologie. Ainsi, la proposition de relecture goffmanienne de la relation entre Maires et Représentants de l’État, en montrant comment la pensée d’Erving Goffman, permet d’enrichir l’analyse au-delà du cadre institutionnel.
L'intérêt de cet article est d’éclairer les jeux des acteurs dans le contexte de la decentralisation en essayant d'articuler avec le processus de la decentralisation.
De ce fait, l’approche d’Erving Goffman, fondée sur une "microsociologie des interactions", met en avant la dimension situées, rituelles et dramaturgiques des échanges. Elle permet d’aborder la relation entre Maires et Représentants de l’État RE:(Préfet, Chefs de district ) comme un jeu d’interactions structurées par des rôles, des attentes normatives, des rites de face et des stratégies de mise en scène.
1️⃣ La scène institutionnelle comme "cadre" (frame).
En s’appuyant sur Frame Analysis (1974), on peut considérer que les "interactions entre Maires et RE se déroulent dans différents cadres d’expérience :
-Cadre officiel : réunions préfectorales, cérémonies, comités de pilotage. → Interaction très codifiée, forte ritualisation, respect des protocoles.
-Cadre semi-officiel : négociations informelles, déjeuners de travail, échanges téléphoniques.→ Plus grande marge de manœuvre, jeux de coalition, rééquilibrage du rapport de force.
-Cadre officieux : sociabilités locales, relations personnelles, réseaux partisans.→ Les identités sociales et politiques deviennent centrales ; les statuts institutionnels s’atténuent.
En fait, Goffman souligne que comprendre une interaction exige d’identifier le cadre pertinent, sans quoi l’on interprète mal les comportements.
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2️⃣ Jeux de rôles et dramaturgie du pouvoir.
Dans "La Mise en scène de la vie quotidienne", Goffman montre que les acteurs sociaux jouent des rôles et mobilisent une mise en scène adaptée à la situation.
Pour les Maires :
-Rôle de porte-voix du territoire,
-Rôle de gestionnaire pragmatique,
-Rôle de notable local, souvent dans une relation de proximité avec la population,
Pour le Représentant de l’État (Préfet, Chefs de district) :
-Rôle de garant de la légalité,
-Rôle de metteur en cohérence des politiques nationales,
-Rôle de superviseur, parfois perçu comme un contrôleur,
Ces rôles ne sont pas seulement institutionnels : ils sont joués, ajustés, incorporés selon les situations.
-Avant-scène / coulisses.
Avant-scène : discours officiels,signatures, visites ministérielles → gestion des impressions.
- Coulisses : négociations, tensions, recherche de compromis → dévoilement partiel des stratégies.
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3️⃣ Gestion de la “face” : coopération et conflits à bas bruit.
Dans Les Rites d’interaction (1967), Goffman a insisté sur la nécessité de préserver la face, c’est-à-dire l’image sociale valorisée.
Dans les relations Maires– RE:
Critiquer un préfet publiquement ↔ atteinte à sa face institutionnelle.
Refuser un arbitrage ↔ menace à la face du maire en tant que responsable local.
Accorder une subvention ou faciliter une procédure ↔ geste de reconnaissance mutuelle.
La coopération est donc souvent maintenue par : les rites d’évitement (ne pas humilier l’autre publiquement) les rites de réparation (excuses, lettres officielles, réunions destinées à “remettre à plat”) les rites d’affiliation (marque de respect, reconnaissance du statut).
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4️⃣. Les interactions comme “ordre négocié”.
Goffman a montré que l’ordre social est toujours partiellement négocié.
Dans cette perspective :
Le pouvoir du RE n’est jamais absolu.
→ Le maire contrôle des ressources locales (réseaux, connaissance du terrain, légitimité politique). Il ne détient pas la maîtrise totale du processus décisionnel.
→ L’État contrôle des normes, des financements, des autorisations.
A cet effet, larelation peut être pensée comme un équilibre dynamique, où chacun tente de préserver : sa légitimité, sa face, ses marges d’action.
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5️⃣. Les “situations problématiques” : crises, désaccords, concurrence symbolique.
Goffman s’est intéressé aux moments où l’ordre interactionnel se dérègle.
Appliqué au cas étudié, cela concerne : les crises locales (catastrophes naturelles, violences urbaines, ) les conflits de compétences, les divergences partisanes, la concurrence médiatique (interviews, réseaux sociaux).
Ces moments rendent visibles les tensions latentes et la fragilité des interactions coopératives.
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➡️ Références de base d’Erving Goffman pour cette analyse.
☑️Ouvrages centraux.
1. La Mise en scène de la vie quotidienne, 2 tomes : La Présentation de soi (1959), Les Relations en public (1963).
2. Les Rites d’interaction (1967).
3. Asiles (1961) – pour comprendre les institutions comme mondes sociaux réglés.
4. Stigmate (1963) – utile pour analyser les réputations, les identités publiques.
5. Frame Analysis (1974) – fondamental pour penser les “cadres” d’interaction.
☑️Ouvrages secondaires utiles.
-Martuccelli, Danilo – Sociologies de l’individu (pour prolonger Goffman en sociologie politique).
-Dubet, François – Sociologie de l'expérience.
-B. Lahire – L’homme pluriel (pour articuler rôles et dispositions).
➡️ Conclusion : Ce que Goffman apporte à l’étude de la relation maire–État. Avec Goffman, l’analyse ne se réduit ni aux institutions, ni aux normes juridiques, ni aux stratégies politiques.
Elle devient l’étude :
-des mises en scène du pouvoir.
-des ajustements mutuels.
-des rites de coopération,
-des négociations de face,
-des cadres d'interaction qui donnent sens aux comportements,
Cela permet de comprendre la relation comme un "système d’interactions multiformes", cohérent avec votre problématique initiale.